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 Le Minuet d'Oliver et Gwendolyn [Pomette/T]

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Pomette

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MessageSujet: Le Minuet d'Oliver et Gwendolyn [Pomette/T]   Mar 1 Juil - 20:38


ÉCRIT PAR POMETTE

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PREMIÈRE MESURE
La fenêtre grande ouverte

La nuit était calme, le vent, plat. Quelques grillons au dehors, sinon, rien d’autre pour perturber le silence nocturne.

Deux taches blanches apparurent dans la pénombre, éclairées par la lune pleine qui se balançait, immobile, dans le ciel.

L’éclat lunaire se refléta sur des dents, visibles grâce à un sourire effronté.

Une jeune fille, parfaitement réveillée, attendait patiemment que les pas s’éloignent. Elle pouvait entendre la respiration régulière des autres occupantes de la chambre, l’assurant que toutes dormaient et rêvaient à leurs pathétiques prochains crimes ou à leurs fantaisies les plus ridicules.

Lentement, réduisant le bruissement de ses draps sales au minimum, la jene fille s’échappa de son lit superposé.

Avec agilité, elle courut jusqu’à la porte, ses pas légers, contrôlés et plein d’expérience ne permettait à aucun son de s’échapper du mitteux tapis sous ses pieds.

Elle jeta un coup d’oeil à travers la serrure qui lui confirma que la guarde de nuit avait bien fait sa ronde. Elle la voyait déjà s’éloigner, puis tourner au prochain couloir. Ce qu’ils étaient stupides, pensa la jeune fille. Ils n’attraperaient jamais personne s’ils faisaient toujours leurs rondes aux mêmes heures. N’importe quel idiot penserait à attendre un entre-deux. Fort heureusement, la fille n’était pas stupide. Elle tourna la poignée, qu’elle s’assurait qu’elle était toujours bien huilée durant la journée, et s’enfuya dans les couloirs vides et sombres. Le seul signe de sa présence était son ombre créé par les rayons de lune sporadiques traversant les carrés vitrés à barreaux métalliques. Dans cet établissement, toutes les fenêtres en avaient. Question de sécurité, disaient-ils. Eh bien, tout comme leurs rondes, leur soi-disante sécurité avait bien des failles.

Elle compta les portes, pris un tournant et recompta les portes avant de s’arrêter devant l’une d’elle.

Dans la faible luminosité, un éclat doré apparaîssait grâce à la lune, mais il faisait trop sombre pour lire. Peu importait la fillette, de toute façon.

De la poche de sa robe de nuit mal cousue et de mauvaise qualité, elle sortit un petit instrument métallique. L’une de ses créations.

Elle l’inséra doucement dans la serrure et, comme une experte, joua et lui fit faire quelques tours avant d’entendre un déclic des plus agréables. À force de pratique, elle était passée maître dans cet art des plus utiles.

Elle entendit de nouveaux le bruit mat de pas et s’empressa d’entrer par la porte qu’elle venait d’ouvrir, avant de la refermer soigneusement, sans un regard derrière. Elle rangea à nouveau son instruemnt, enveloppé dans un tissu pour l’empêcher de tinter, et s’empressa d’approcher de la source de clarté qui teintait la pièce de bleu.

Cette fenêtre-ci n’était pas comme les autres. Elle était grande, propre et élégante, mais surtout, elle n’avait pas de barreaux. Elle ricana intérieurement de l’ironie de la situation, se moquant du propriétaire de la fenêtre. Si seulement il savait... Mais justement, il ne savait pas. Pas besoin de chercher trop loin pour savoir pourquoi.

Elle poussa contre le carreau qui s’ouvrit lentement avec un son distinctif. Elle devra s’occuper de ce détail bientôt, pensa-t-elle.

Avec précaution, elle passa par-dessus le rebord de la fenêtre et sauta avec l’adresse d’un chat sur la branche la plus près. Elle referma la fenêtre derrière et savoura ce petit instant de liberté, où l’air frais et humide de la nuit entrait en contact avec sa peau. Elle huma l’odeur des arbres, du gazon en-dessous d’elle et poursuivit son ascenscion dans l’arbre.

À la dernière branche encore solide, elle s’arrêta et jeta un autre coup d’oeil autour d’elle, vérifiant qu’aucune paire de yeux ne tombent sur elle. Si la pleine lune lui offrait une meilleure vision, il en était de même pour les autres.

Sûre que personne ne l’observait, elle sauta sur le haut mur à ses côtés, assez épais pour qu’elle puisse courir dessus sans problème. Elle jeta un nouveau coup d’oeil, cette fois-ci de l’autre côté, où elle pouvait distinguer des fontaines et de beaux jardins avec, au loin, une lumière jaune. Trop loin pour la voir, elle ne s’en soucia pas, puisqu’elle allait dans le sens opposé de toute façon.

Elle manqua de buter sur une branche qui reposait sur le mur de briques. Elle grimpa dessus, sautant de branches en branches pour faire le tour de l’arbre.

Soudain, sou pied glissa et elle tomba brutalement avant de s’accrocher péniblement avec ses mains. Respirant bruyamment à cause du choc, le coeur battant, elle ne put s’accorder une trop longue pause, puisqu’une autre lumière approchait. Elle ne fit pas attention non plus au sang qui commençait à perler sur sa peau, alors qu’elle s’essayait les mains sur sa robe.

Elle arriva à une nouvelle fenêtre, véritable oeuvre d’art, immense, avec tout plein de tétails inutiles que personne ne verraient jamais. Excepté elle, bien sûr.

De sa poche, elle sortit un nouvel objet, cette fois-ci très plat, pour le glisser dans la fente du carreau. Avec peine et difficulté, elle réussit finalement à soulever le loquet et quitta sa situation précaire pour profiter d’un sol solide et droit sous ses pieds blessés. Soupirant de soulagement et de contentement, elle referma la fenêtre et admira ce qui l’entourait. Elle se trouvait dans une pièce ridiculement grande, avec de grandes fenêtres touchant pratiquement le plafond, partout, ornées de lourds rideaux bleu roi.

Au-dessus d’elle se trouvait des arches, des gravures et des peintures absolument ravissantes, travail de maître qui en rendrait jaloux plusieurs, pour la beauté et pour le prix.

Elle se tenait sur un sol froid dont elle n’avait aucune idée quel en était le matériau. Elle devina néanmoins que c’était coûteux. Le sol luisait faiblement, poli parfaitement. Tellement, en fait, qu’elle pouvait voir son reflet. Elle s’en détourna et continua à déambuler dans la pièce, pour s’arrêter au milieu.

Un grand piano à queue se tenait là, avec à côté un gramophone. Souriante, elle caressa la surface froide et douce du piano jusqu’au banc.

Elle le contempla un instant, respirant l’odeur caractéristique du cuir, puis l’ouvrit. Face à elle se révéla nombre de cartons abritant des disques de métal. Elle fouilla dans le trésor inestimable, sa valeur échappant de loin à toute son imagination. Elle s’arrêta enfin sur un qu’elle aimait bien, qui lui rappelait une promenade dans une forêt au cours d’une nuit, où elle découvre une clairière féerique occupée par de petits êtres de toutes les couleurs, dansant joyeusement autour d’un cercle de pierres.

Elle plaça l’objet rainuré sur la plaque tournante, puis l’aiguille.

Une douce mélodie simple s’échappa du cône métallique, résonnant à travers toute la pièce.

La jeune fille fut immédiatement transportée ailleurs, où plus rien n’existait, sinon tout à la fois.

Ennivrée par les harmonies, les montées et ralentissements amplifiant l’émotion, elle se retrouva à danser dans la pièce vide. Pour elle, par contre, elle était peuplée d’êtres sortis tout droits de son imagination, certains plus mystiques que d’autres.

Elle se retrouva à danser avec des dignitaires venus de partout dans le monde; les musiciens les plus célèbres, capables d’arracher une larme au plus flegmatique des hommes; des artistes, des écrvains et des peintres que l’on disait fous, mais admirait en même temps. Elle tournoyait également avec des fées, leurs longues ailes diaphanes virevoltant; des elfes, avec leur sourire mesquin et leurs yeux en amande pétillant de bonheur.

Tout s’arrêta brusquement lorsqu’elle rencontra un obstacle dans sa danse solitaire. Quelque chose entre le mou et le dur, chaud et qui bougeait au rythme d’une respiration.

Elle manqua de trébucher lorsqu’elle réalisa ce que cela signifiait.

Elle avait été prise en flagrant délit.

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MessageSujet: Re: Le Minuet d'Oliver et Gwendolyn [Pomette/T]   Mar 1 Juil - 20:41

DEUXIÈME MESURE
Le pianiste et l'intruse

Le jeune homme se retourna encore et encore dans son lit bien trop immense pour une seule personne.

Comme à presque chaque nuit, il n’arrivait pas à dormir. Malgré tous les prognostiques de médecins reconnus, toutes sortes de médicaments horribles, il n’arrivait pas à s’endormir.

La raison était simple, beaucoup plus simple qu’une maladie insidieuse et encore méconnue. Il ne voulait pas dormir. Pas dans cet endroit.

Il leur disait à chaque fois, mais personne ne voulait le croire. Ou plutôt, personne ne voulait l’écouter. Il était coincé, obligé de les entendre répéter toujours les mêmes choses, celles qui lui causaient des cauchemars la nuit –une autre raison pourquoi il n’arrivait pas à dormir.

Il en avait horreur.

Il leur avait dit, bien sûr. Hurlé, plutôt. Ils lui avaient répondu qu’il n’y pouvait rien, qu’il devait comprendre que c’était la réalité, sa réalité.

La réalité qu’ils lui avaient forcé à endosser.

Crachant sa rage dans son oreillé qui étouffa à peine sa plainte, il décida que rester dans ce lit –pardon, son lit, ne servirait à rien.

Il rejeta les couvertures avec dédain et s’employa à se changer les idées en déambulant dans les vastes corridors décorés fastueusement. Inutile, selon lui.

Il finit par se retrouver face à une porte double finement ouvragée, comme toutes les autres en réalité, qu’il reconnaissait bien.

Durant son escapade nocturne, il n’avait croisé personne, à son grand étonnement. Comme si cet endroit était oublié lors des rondes de surveillance.

Il s’en moquait bien, de toute façon. Qu’importe ce qu’il lui arrivait, tout était mieux que de rester cloîtrer dans cette horrible chambre. S’il se faisait prendre, il aurait au moins quelqu’un sur qui hurler, sur qui passer sa colère. Il y aurait des conséquences, mais elles étaient bien trop bénignes pour lui faire un quelconque effet, dorénavant.

Il s’apprêtait à retourner sur ses pas et explorer ailleurs quand il entendit un son ténu derrière les lourdes doubles-portes. Il se figea, attentif, l’oreille tendue à l’extrême.

Il reconnaissait cette pièce, qui était l’une de celles qu’il appréciait bien. Elle n’était pas sa préféré, mais quelque chose d’exotique, de magique, s’en dégageait. C’était ce qu’il appréciait le plus.

Curieux, il décida d’ouvrir la porte pour découvrir qui était le mystérieux occupant de la pièce, au beau milieu de la nuit. Ce qu’il découvrit le laissa complètement pantois.

Au milieu de la pièce, le gramophone jouait un minuet. S’il avait été poète, il aurait dit qu’il avait été écrit par des fées. Mais il n’était pas poète, alors il se contenta d’analyser les crescendos et les ritardandos, les accords et les harmonies. Une jolie pièce, se répéta-t-il. Très douce, quoiqu’un peu simple.

Or, ce qui le fascinait le plus, c’était la jeune fille qui dansait allègrement dans la pièce.

Non pas qu’elle dansa bien, il était évident qu’elle manquait de techniques et ne semblait rien connaître des pas, mais cela ne la rendait que plus curieuse. Il se dégageait d’elle une énergie particulière qui l’attirait étrangement, un abandon, une liberté qui lui manquait.

Les yeux fermés, la respiration courte et les cheveux fous, la fille semblait sortie d’un autre monde, avec comme seul ancre son corps, son esprit vagabondant visiblement ailleurs.

Ce ne fut que lorsqu’il fut plus près d’elle et qu’elle passa devant une fenêtre, momentanément illuminée par le clair de lune, qu’il remarqua sa robe de nuit bien trop légère pour la température ambiante, les tous qu’il y avait et le fait qu’elle était beaucoup trop grande pour le corps maigrelet qui l’occupait.

Cela et le fait qu’elle semblait s’accrocher à certains endroits, comme collée, où le tissu prenait une teinte plus foncée, semblable à ce que faisait une tache de sang séchée.

Il fut tiré de ses pensées lorsque l’étrangère entra directement en collision avec lui.

Surtout surpris de ne pas l’avoir remarquée plus tôt, il fut ensuite frappé par son visage émacié, avec des cernes et des ecchymoses à certains endroits, puis sa lèvre inférieure gonflée.

Elle le fixa de ses yeux bruns reflétant sa stupéfaction, puis son expression changea pour une de défi et de colère, l’accusant visiblement d’avoir ruiné un moment unique.

Les deux se dévisagèrent un long moment, lui la regardant de haut, car elle était tellement petite qu’elle lui atteignait aux épaules.

Trop de questions se bousculaient dans sa tête, si bien qu’il ne savait pas laquelle choisir. La fille ne semblait pas vouloir entamer la conversation ni bouger. Avec sa posture alerte, ses sourcils froncés et l’éclat dans ses yeux, il s’attendait presque à ce qu’elle lui saute dessus sauvagement.

Il se décida finalement avec une question qui répondrait probablement à plusieurs autres.

- Qui êtes-vous ?

La fille continua de le fixer et il se demanda un instant si elle avait bien compris ou même si elle parlait la même langue que lui.

- Toi d’abord, répondit-elle impoliment et avec un fort accent de la rue. Cette fille ne venait décidemment pas du même endroit que lui, ce qui ne fit qu’augmenter sa curiosité.

- Oliver Scarrow.

Son interlocutrice le jaugea encore, avec un air qui disait qu’elle ne sembait pas lui faire confiance et qu’elle ne se pressait pas pour lui révéler son identité non plus.

- Gwen, lâcha-t-elle enfin, simplement, avant de le dévisager de nouveau, cette fois avec un air hautain.

Un nouveau silence plana encore et il fut étonné de voir que ce fut elle qui ouvrit la bouche la première.

- Alors, qu’est-c’que t’attends ?

- Attendre quoi ? demanda-t-il, perdu.

Elle roula des yeux effrontément.

- Sûrement que ta tête a comprit que j’devrais pas être ici, dit-elle en le regardant, attendant une réponse de sa part qui ne vint pas. Elle soupira.

- Appeler les guardes, me dénoncer ? Dis-moi quand même que t’y as pensé, sinon, pourquoi tu serais ici ?

Lui-même n’avait pas la réponse. Ses pas l’avaient mené ici, la destinée peut-être, mais il n’avait pas envie de voir l’étrangère repartir non plus.

Il remarqua alors que la musique s’était arrêtée, probablement depuis un moment. Plutôt que de répondre, il s’avança vers le banc et fouilla dans les oeuvres musicales, mais grimaça lorsqu’il ne trouva pas celle qu’il cherchait.

Il referma le banc et s’assit, s’attirant le regard dérouté de l’intruse lors du processus.

Il plaça ses mains sur les touches blanches, sentant leur fraîcheur et leur dureté. Après une grande inspiration, il entama sa pièce, sa préférée.

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MessageSujet: Re: Le Minuet d'Oliver et Gwendolyn [Pomette/T]   Dim 6 Juil - 3:54

TROISIÈME MESURE
Gwen et la promesse

Plusieurs émotions traversèrent la jeune fille surnommée Gwen alors qu’elle observait le garçon face à elle.

Les énormes cernes qui lui entouraient les yeux furent la première chose qu’elle remarqua, étant semblables aux siens.

Au-delà de son apparence de petit garçon provenant d’une famille riche, elle ne put qu’être frappée par son aura forte, négative. Mélancolie, colère et désespoir s’y mélangeaient sans laisser la moindre lumière.

À première vue, il ressemblait à un garçon type de premier de classe, qui avait tout, mais donnait tout et acceptait tous, des plus pauvres aux plus mauvais.

Puis elle réalisa que sa première impression était complètement fausse, probablement influencée par l’endroit richement décoré et son pyjama de haute qualité.

Ce garçon était malheureux, malgré son visage angélique, et rancunier. Elle le voyait dans sa façon de se tenir, de serrer les lèvres. Elle le sentait dans l’énergie qu’il dégageait.

Lorsqu’elle le vit s’éloigner, un sentiment de panique bloqua tous ses réflexes. Elle resta là, tétanisée, à le voir s’approcher du piano ... Pour fouiller dans la cachète secrète du banc de cuir.

Elle relâcha son souffle et décripsa les épaules. Au fond d’elle, elle avait l’impression que le garçon était, tout comme elle, prisonnier des adultes. Seulement, sa sentence et sa peine était complètement différente. Était-elle plus avantageuse que la sienne ? Elle ne saurait le dire.

Dès qu’elle le vit poser ses mains sur le piano et jouer les premières notes, elle fut soufflée. Elle s’approcha discrètement et regarda par-dessus son épaule, pas trop près pour ne pas l’incommoder par sa présence.

Elle voyait ses doigts se fondre à la musique, suivre quelque chose de beaucoup plus profond, instinctif qu’une simple partition. Les mouvements fluides de ses bras se perdaient dans les méandres des gestes de la musique qui bourdonnait partout, de ses pieds à sa tête.

Malgré son visage parfaitement inexpressif, elle voyait ses émotions couler jusqu’à ses doigts, elle le voyait puiser là où personne d’autre ne pouvait atteindre.

Elle se perdit dans un tourbillon de sons et de sensations, de sentiments qu’elle touchait uniquement du bout des doigts, de peur qu’ils ne s’enfuient à son approche audacieuse.

Elle les suivait de loin, sentait le rythme et goûtait la musique plus qu’elle ne l’entendait, pour déceler toutes les saveurs, grimaçant aux goûts plus forts et piquants, durs à avaler, souriant aux plus doux et sucrés et pleurant aux plus amers.

Même après que les dernières notes s’échappèrent du piano et résonnèrent doucement dans la pièce, elle continua à contempler le vide, trop occupée qu’elle était à se remémorer les odeurs et les saveurs qui s’étaient fait reprendre cupidement. Seul un léger arrière-goût lui confirmait qu’elle n’avait pas tout rêvé. Comment aurait-elle pu rêver d’une telle chose de toute façon ! C’était sûrement un blasphème que de l’avoir entendu, déjà.

C’était maintenant au tour du garçon de la fixer, elle le savait, mais elle n’avait pas envie de parler, rien à dire pour l’instant. Sa voix rauque cacherait les effluves de l’ambroisie qui planait encore dans l’air, celle-là même qu’elle avait eu la chance de déguster, pendant un cours instant.

Le garçon qu’elle se rappella nommé Oliver ouvrit la bouche, puis se ravisa lorsqu’elle lui jeta un regard courroucé. Elle voulait encore savourer ce qui restait de ce moment magique, buvant jusqu’à la dernière petite goutte.

Une foule de mots qu’elle ne connaissait pas se bousculait dans sa tête pour qualifier l’oeuvre qu’elle venait d’entendre, mais aucun ne semblait appropprié.

- Qu’en pensez-vous ? demanda le garçon de façon neutre, son attention toujours portée vers le piano, ses mains tentant vainement quelques accords, mais ils étaient faibles, toute l’énergie ayant déjà été utilisée.

Elle se creusa encore la tête un instant, cherchant le mot.

- Puissant.

Ce fut le seul mot qu’elle put murmurer, les yeux baissés, sa mémoire s’agrippant désespéremment aux derniers lambeaux de cette expérience éphémère.

Oliver la dévisagea un instant, ses yeux –gris ? elle n’en était pas certaine, à cause de la faible luminosité– légèrement écarquillés pour ce qu’elle pensa être de la surprise, puis il sourit. Toute son aura, autrefois négative, se métamorphosa brusquement en une énergie pure, toute aussi puissante que la mélodie qu’elle avait entendue.

Elle lui sourit en retour, oubliant pendant quelques courts instants tout ce qui l’entourait, toute sa misère. Elle crut même ressentir pendant quelques secondes son autre, véritable être qu’elle avait enfermé très profondément. Prise de consternation, elle lui claqua furieusement la porte au nez après s’être remise de sa stupeur. Non, elle ne voulait pas qu’elle sorte. Elle s’était promis de ne jamais être elle. Elle barra la porte imaginaire à double tour et jeta la clef loin de toute tentation, dans les profondeurs de sa mauvaise personnalité.

Son sourire flétri un peu et le garçon sembla s’être rendu compte du combat intérieur qui venait de se dérouler chez la curieuse intruse, mais il ne pipa mot.

Brutalement, la fillette se retourna vers la fenêtre et courut y planter son nez. Elle resta un temps à sonder la nuit qui commençait lentement à faire place au jour.

D’un mouvement souple traduisant son habitude, elle ouvrit le carreau avec hâte et sauta sur la branche, guettant les guardes qui patrouillaient à l’extérieur.

Le garçon se jeta à sa suite après avoir retrouvé la mobilité de son corps, l’arrêtant dans son mouvement pour refermer la vitre.

- Reviendrez-vous ? demanda-t-il, les yeux plein d’espoir.

Gwen fut bien surprise par cette réaction, si bien qu’elle hésita. Elle voulait accepter, mais craignait les conséquences d’une telle promesse. Plus que tout, elle était effrayée par les changements que le garçon occasionnerait en elle. Elle avait peut-être une mauvaise éducation, mais elle était loin d’être dupe. Assoiffés qu’ils étaient tous les deux de liberté, elle craignait de regretter plus tard. Même embarrée, elle ne pouvait empêcher sa conscience de s’infiltrer dans ses pensées pour lui sussurer ce qu’elle ressentait réellement.

Son hochement de tête involontaire faillit la faire glisser sur sa branche. Au fond d’elle-même, elle voulait ce que le garçon lui apporterait. Savoir, pouvoir, liberté, amitié ... Tout ce qu’elle avait toujours voulu. Son corps l’avait compris et avait agi de par lui-même. Elle sentait tirailler à l’intérieur d’elle, une nouvelle lutte qu’elle se dépêcha de taire.

L’éclat du sourire d’Oliver lui confirma son trouble.

Elle revint finalement dans sa prison et se glissa dans ses draps mitteux à la dernière seconde, juste avant qu’une surveillante ne vienne réveiller les occupantes de la chambre. Elle ne put réprimer un frisson de regret et d’angoisse.

- Mais qu’est-ce que j’ai fait ? pensa-t-elle avec horreur.

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MessageSujet: Re: Le Minuet d'Oliver et Gwendolyn [Pomette/T]   Ven 11 Juil - 22:11

QUATRIÈME MESURE
La patience d’Oliver

Oliver se détourna uniquement de la fenêtre lorsqu’il perdit l’étrangère de vue, de l’autre côté du haut mur de briques. Des soupçons quand à l’identité de cette mystérieuse Gwen surgirent dans son esprit, mais il préféra les ignorer. La fille lui parlerait d’elle lorsqu’elle en aurait envie, décida-t-il.

Même suite à son éducation, Oliver avait toujours eu des manières de gentleman, une façon patiente et respectueuse d’interagir avec les autres. Or, il avait rarement la chance de le démontrer, car, dans son univers à lui, cela était rarement nécessaire.

Il referma la fenêtre que la fille avait oubliée dans sa hâte pour repartir. S’il n’était pas aussi mauvais à discerner les émotions, il aurait cru lire de la peur et du regret dans ses yeux, alors qu’elle s’enfuyait. Il replaça le loquet également, jugeant cela plus prudent afin de dissimiler leur soudaine fuite nocturne.

Avec un dernier regard pour la salle qui commençait lentement à s’illuminer de mauve, de rose et d’orangé, au piano aux reflets rougissants, il referma la lourde porte et retourna dans son lit pour plonger dans le monde des rêves, ceux qui vous laissaient avec un sourire satisfait le lendemain matin, même si vous aviez tout oublier. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas voyagé si paisiblement dans le monde endormi ...

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MessageSujet: Re: Le Minuet d'Oliver et Gwendolyn [Pomette/T]   Ven 18 Juil - 21:42

CINQUIÈME MESURE
Gwen Furie

Gwen eut peine à fermer les yeux qu’elle regretta avoir quitté son lit pour la nuit. Elle avait eu une nuit blanche et était complètement vidée. Telle était la vie d’une jeune pensionnaire de l’Institut pour jeunes filles aux troubles de comportement de Upper Valley. Était-elle réellement justifier pour un tel endroit ? Absolument. Les autres filles la surnommaient Gwen Furie, non sans raison. Elle était violente, mesquine et rebelle, le profil idéal pour cette école à l’aspect de camp d’entraînement militaire qui tentait de transformer ces monstres farouches en doux agneaux dociles. Les résultats étaient pour le moins discutable.

Dès que la surveillante entrebailla la porte, ce fut une véritable course pour la sortie : première arrivée à la cafétéria, première servie. Gwen n’était pas d’humeur à la course aujourd’hui et n’avait pas l’énergie pour non plus, si bien qu,elle se traîna les pieds jusqu,à la grande salle bruyante, déjà salie par les monstres mal élevés qui se lançaient de la nourriture de tous bords et tous côtés.

Elle ramassa le porridge du jour et de toujours, ressassant la nuit passée et regrettant son énorme bêtise.

- Mais qu’est-ce qui m’a prise de faire ça ! C’était stupide, stupide ! grommela-t-elle jusqu’à son siège, où elle se laissa tomber. D’autres filles hurlaient des obscénités autour d’elle, mais n’y prêta guère attetion, trop occupée qu’elle était à ses pensées sombres.

- R’gardez, c’la grosse Cherry qui s’ammène ! ricana l’une des filles en pointant une autre au visage rond et rouge, trait qui lui avait valu le surnom peu flatteur.

La fille aux cheveux blonds tressés en deux nattes épaisses passa sans rien laisser paraître et s’installa à la dernière place disponible, celle à côté de Gwen. Lorsque Gwen remarqua que la rondelette n’arrêtait pas de la fixer, elle se tourna vers elle.

- Qu’est-c’que tu veux, la grosse ? lui demanda-t-elle la bouche pleine, menaçante, dans l’espoir qu’elle lui foutrait la paix. Mais c’était très mal connaître Cherry, qui avait la curiosité autant que l’apparence d’une fouine, traits hérités de son père, l’inspecteur en chef de la ville. Un homme attiré par le pouvoir comme une mouche au purin. Gwen se demandait parfois comment Cherry avait pu se retrouver à l’Institut. Son comportement, outre désagréable, semblait celui d’une noble dans ce trou de rats. C’était d’ailleurs son attitude hautaine, ses manières faussement distinguées et le fait qu’elle les mençait toujours de les rapporter à son père qui lui avait valu d’être la pensionnaire la plus détestée par les autres pensionnaires comme les surveillantes.

- Arrête avec ça, je sais où tu étais la nuit dernière. Ça fait quelques temps que je t’observe. Tu pensais peut-être que ça allait passer inaperçu ? Dis-moi ce que tu faisais ou je te dénonce au directeur.

- Je vois pas de quoi tu parles, Gwen répondit avant de retourner nonchalamment à son porridge.

- Fais pas l’innocente, tout le monde sait que tu pars la nuit, répondit la blondasse, son visage encore plus rouge que d’habitude à cause de la colère. Où tu vas ?

- J’croyais que tu l’savais.

Gwen affichait un air faussement détaché, mais un sourire carnassier. À l’intérieur, un sentiment de triomphe lui avait agréablement réchauffé le ventre. Elle l’avait coincée si aisément. Elle se décrispa légèrement, la menace initiale avait quand même fait son petit effet et elle avait eu pour que la fouine sache qu’elle traversait le mur pratiquement tous les soirs. Elle était tout de même inquiète, car Cherry était tout de même sur une piste dangeureuse. Gwen décida de prendre les grands moyens pour protéger son secret.

Depuis quelques instants que la salle était silencieuse, le souffle retenu par l’excitation. Le sourire de Gwen s’élargit. Commença alors le combat verbal, Cherry la première.

- Fière de ton coup, hein ? C’est sûr que tu dois te sentir à l’aise ici, t’es pile dans ton élément : une porcherie !

Gwen haussa les épaules, nonchalante. Pas mauvais, mais elle avait eu des adversaires plus coriaces. La fixant droit dans les yeux, avec le plus d’impolitesse et de méchanceté qu’elle pouvait y mettre, elle répliqua.

- Entre nous deux, t’as la face de cochonne, la fouine. T’as même le gras qui vient avec.

Gwen vit avec satisfaction les yeux de Cherry s’écarquiller, le feu lui monter aux joues. Amateure, pensa Gwen. Son insulte était minable, elle le reconnaissait, mais elle avait eu l’effet escompté. Elle coupa Cherry alors que celle-ci se préparait à poursuivre la joute verbale.

- Ah désolée, je voulais pas t’blesser. Je voudrais surtout pas que t’ailles chigner à ton père à propos de mon mauvais comportement. J’ai tellement peur des conséquences !

Elle entendit la foule l’acclamer et lancer d’autres injures à Cherry, qui avait la mâchoire serrée, les poings fermés et le sang qui battait aux tempes. Bien que Gwen avait la tête appuyée dans sa main et semblait relaxée, sans défense, elle était prête à bondir à tout moment. Elle se doutait bien que le combat se transfèrerait bientôt aux mains.

- Comment oses-tu ! cria Cherry avant de se jeter sur Gwen, comme la brunette l’avait prévu. La jeune fille avait par contre oublié un détail majeur : Cherry pesait le double de son poids, voir plus, et devait mesurer une bonne tête de plus qu’elle.

À l’impact, Gwen laissa échapper un grognement avant d’empogner Cherry par ses tresses et de tirer le plus fort qu’elle pouvait. N’en étant pas à sa première baguarre, Gwen préférait garder ses cheveux bruns courts.

Les cris de douleurs de Cherry se mélangèrent à la clameur de la foule et aux ordres des surveillantes, qui n’étaient pas intervnues jusqu’à présent. Avant qu’elles ne fussent séparées, Gwen avait réussi à casser le nez de son opposante, en plus de lui infliger plusieurs écratignures, morsures et une jolie collection de bleus. Elle-même avait perdu une touffe de cheveux et avait du sang qui coulait d’un peu partout. Elle était soulagée d’avoir encore toutes ses dents, une chose à laquelle elle faisait toujours attention. Les dents ne repoussaient pas aussi bien que le reste.

Lorsque deux surveillantes l’attrapèrent par les bras, Gwen se débattit et cracha au visage de Cherry, qui lui lança un regard meurtrier.

- Tu vas me le payer ! hurla-t-elle, la bouche ensanglantée. Gwen répondit par un bruit guttural, plus bestial qu’humain.

Cherry disparut finalement de vue, en direction de l’infirmerie, alors qu’elle-même allait dans le sens inverse, vers le bureau du directeur de l’établissement. La quatrième fois cette semaine, se rappela-t-elle. Même pour elle, c’était un record.

Elle se mordit la lèvre, pensive. Son plan ne s’était pas déroulé exactement comme prévu, puisqu’elle avait voulu casser une jambe à Cherry pour l’incapacité. Si elle ne pouvait plus bouger de son lit, elle ne pourrait plus la suivre pour l’espionner et son secret serait ainsi mieux garder. Malheureusement, seul son nez avait reçu de sérieux dommages.

Elle ruminait d’autres plans pour s’occuper de la fouineuse lorsqu’un « Entrer » las retentit derrière la porte à la plaquette dorée.

La surveillante qui l’accompagnait la bouscula à l’intérieur avant de claquer la porte derrière elle. Gwen était désormais seule face au directeur, un homme grisonnant, mais au regard perçant et sévère.

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MessageSujet: Re: Le Minuet d'Oliver et Gwendolyn [Pomette/T]   Sam 26 Juil - 19:59

SIXIÈME MESURE
La routine d’Oliver

Oliver se réveilla à une heure décente, le soleil déjà levé depuis un bon moment. Contrairement à Gwen, ses journées débutaient beaucoup plus tard.

Malgré les quelques petites heures qu’il avait pu chercher, il avait quand même des cernes sous les yeux, qu’il découvrit alors qu’il se lavait le visage. L’esprit encore embrumé, il fixa les taches sombres sous ses yeux gris, absent. Lentement, sa lucidité revint et il se mit à se rappeler les évènements de la veille, notamment l’étrange danseuse nommée Gwen. Il sourit bêtement à son reflet, qui lui sourit en retour. Il avait l’impression qu’il s’était enfin fait une bonne amie, malgré leur courte rencontre.

Oliver Scarrow de l’Académie n’avait pas beaucoup d’amis. Personne de cet endroit n’en avait réellement. Il y avait bien quelques camarades de classe, mais la plupart du temps, chacun était emprisonné dans une salle quelconque à étudier quoi que ce soit qui les rendait si particulier pour être admis à cette école d’élites.

Son sourire disparut rapidement à ces pensées, sa routine lui revenant brutalement à l’esprit. Cours de piano jusqu’au midi, puis cours collectifs, soient langage, mathématique, latin, etc., jusqu’au souper, où il aurait encore des cours de manières, rhétorique ou politique. Des heures de plaisir à venir.

Soupirant, il s’habilla de son uniforme inconfortable qui commençait à être trop petit pour lui, trop chaud pour le soleil plombant de la journée, et se dirigea vers la salle à manger.

Une certaine ambiance y régnait déjà autour de plats fumants, garçons et filles se servant allègrement en bavardant tranquillement, mais on sentait quand même une certaine tension qui mettait Oliver mal à l’aise. C’était celle de la compétition, de la pression de se distinguer et d’être à la hauteur de cette digne école qu’était l’Académie pour enfants doués.

Plusieurs enfants avaient les épaules tendues, occupés à lire de gros bouquins plutôt que de s’amuser avec leurs collègues ou faisait leurs exercices de latin ou de trigonométrie.

Oliver passa entre les grandes tables de bois foncée surchargées de victuailles, plusieurs chaises vides séparant les groupes d’étudiants. Il se dirigea vers le fond, à une table où un seul élève était assis, son ami Thierry.

- Où étais-tu passé ? lui demanda-t-il avec surprise, les yeux brillant de curiosité.

Oliver se contenta de soupirer et de s’asseoir sur la chaise capitonnée. Il jeta un regard indifférent aux plats cinq étoiles qui se présentaient à lui, chacun offrant un fumet des plus agréables. Il sentit son ventre gargouiller et se servit au hasard, replissant à peine son assiette. Malgré que son estomac criait famine, sa gorge était serrée et il ne se sentait pas capable d’avaler un repas complet.

Thierry l’observa en silence, voyant bien la mauvaise humeur et la lassitude de son ami. Il avait bien remarqué que l’état d’Oliver avait dépéri ces derniers mois, mais il ne savait trop comment l’aborder. Tout comme Oliver, il était du genre à attendre que l’autre s’ouvre à lui.

- Tu as bien pratiqué tes pièces pour aujourd’hui ? Thierry demanda à nouveau, changeant de sujet.

Oliver s’arrêta dans son geste pour se servir de l’eau. Bien qu’il ait pensé à ses fameux cours de piano depuis le moment même où il était sorti du dernier, hier, il avait complètement oublié de pratiquer ses nouvelles pièces pour aujourd’hui. Une sueur froide coula désagréablement dans son dos et il laissa tomba sa tête dans ses bras, découragé.

- J’ai oublié, parvint sa voix étouffée à cause de son veston haut de gamme.

Thierry affecta un air surpris, les sourcils haussés. Il savait que son ami détestait l’Académie et haïssait encore plus ses cours de musique, mais jamais il n’aurait cru qu’il oublierait de pratiquer un jour. Il jeta un coup d’oeil à la grande horloge grand père.

- Tu as peut-être une petite demi-heure avant que ton cours ne commence ... Puis les professeurs nous laissent toujours nous réchauffer avant. De nouvelles pièces ?

- Une. Longue de vingt minutes. Pas encore regardée, répondit-il mécaniquement, le visage toujours enfoui dans ses bras.

Thierry fit une grimace en tapotant gentiment l’épaule d’Oliver.

- Le génie que tu es trouvera sûrement le moyen de la jouer parfaitement après une rapide lecture.

- Je ne suis pas un génie et je n’en serais jamais un, Thierry. Combien de fois dois-je te le répéter ?

- Autant de fois que je t’entendrais jouer ! Tu as l’oreille absolue, retiens une partition après l’avoir lue deux trois fois, sans compter que tu joues comme un dieu de la musique. Que te faut-il de plus !

- N’importe qui peut atteindre ce niveau en pratiquant. La preuve, je l’ai fait. Ce n’est pas du génie, c’est de la répétition, répondit-il, mécontent, en se tournant vers Thierry. Comment nommes-tu un génie qui n’est même pas capable de créer ? Un incapable !

Thierry fut décontenancé par la véhémence de son ami et sa façon farouche pour nier son don. Il savait aussi que c’était un sujet sensible, mais c’était la première fois qu’Oliver s'ouvrait de cette façon en affirmant qu’il était un incapable. C’était également la première fois qu’il entendait parler des tentatives d’Oliver pour créer des pièces. Jugeant le sujet sensible, Thierry décida de ne plus parler de ce sujet et tenta de changer les idées de son ami en lui parlant des dernières nouvelles de l’Académie.

Oliver, de son côté, ne l’écoutait que d’une oreille. Il pensait à son prochain cours de piano. Évidemment, il réussirait sûrement à jouer la nouvelle pièce s’il arrivait à la lire avant et la pratiquer un peu, mais elle était difficile et serait donc loin d’être parfaite. Son professeur aurait tôt fait de trouver les erreurs et de les pointer joyeusement à son élève.

Oliver le détestait. De tout ce qu’il détestait, cet homme se trouvait au premier rang, avec son sourire méprisant et ses yeux sévères, jusqu’à ses doigts noueux qui lui agrippaient violemment les cheveux lorsqu’il était « insolent ». De tous les professeurs de l’Académie, c’était le plus craint, mais aussi le plus respecté. Tous le connaissaient pour son talent pour la musique, même Oliver. Lui, au moins, était capable d’écrire des pièces. Il ne cessait de le faire remarquer étudiant, toujours avec un ton acerbe qui lui donnait envie de jeter l’instrument par une vitre.

Il avait le nez dans son plat et ruminait de sombres vengeances pour son tuteur lorsqu’une rumeur à propos de laquelle jacassait Thierry capta son attention.

- J’ai entendu dire de Nannerl –tu sais, cette fille de onze ans qui croit encore aux fées ? Ce n’est pas une source fiable, mais elle l’a entendu de Serena. Bref, j’ai entendu qu’une ombre aurait été vue traversant le mur ouest, hier.

Remarquant l’intérêt soudain de son interlocuteur, Thierry poursuivit avec plus d’entrain, une lueur de malice dans le regard.

- Selon plusieurs, ce serait un fantôme revenu hanté l’Académie, ce qu’on entend toujours à propos de toutes rumeurs parlant d’une présence, mais d’autres disent aussi que ce serait un voleur attiré par les oeuvres indexées gardées à l’Académie.

- Si c’était un voleur, sûrement que les gardes l’auraient capturé, non ? réfléchit Oliver en pensant à la façon aisée dont la fille prénommée Gwen avait réussi à entrer. La sécurité de l’école n’était peut-être pas aussi bonne que les dirigeants le prétendaient.

- Cela, et aussi le fait que si un voleur était entré, quelque chose aurait été volé, n’est-ce pas ? Il est encore tôt pour le savoir, par contre. Les inventaires ne se font que toutes les semaines, lorsque les élèves doivent rapporter les documents à la bibliothèque.

Oliver hocha la tête, encore pensif. Donc, Gwen avait été vue la nuit dernière. Normalement, si elle tenait sa promesse, il devrait la revoir sous peu. Il se fit une note mentale pour lui parler de la rumeur et lui rappeler d’être prudente. Il n’osait penser aux conséquences si elle devait se faire prendre à traverser le mur.

- Tu veux entendre ma théorie personnelle ?

Thierry n’attendit pas sa réponse et poursuivit.

- D’après moi, c’est l’une des filles de l’Institut. Comme par hasard, il est situé à l’ouest, exactement de l’autre côté du mur. J’ai déjà remarqué la branche d’un arbre qui faisait le pont entre les deux terrains et je mettrais ma main au feu qu’une de ces pestes l’utilisent pour venir ici.

Oliver dut utiliser toute sa concentration et sa volonté pour laisser son visage indifférent, mais il savait que son visage avait pâli, ne serait-ce qu’un instant. Il détourna les yeux, comme s’il cherchait à se verser de l’eau, alors que son verre n’était pas encore vide. Le subterfuge n’échappa pas à son voisin de table, qui continua, mine de rien.

- Ces filles sont réputées pour être des rebelles. Probablement un pari entre elles pour savoir laquelle se rendrait le plus loin. Peut-être même tentent-elles de dérober quelque chose ? J’ai entendu dire que c’était la mode de posséder des oeuvres indexées chez les délinquants. Après tout, tout ce qui est interdit les attire comme les papillons de nuit à la lumière.

- Si tu es aussi bien informé, tu as sûrement vu leurs fenêtres. Elles ont toutes des barreaux métalliques. Des délinquantes ne doivent pas être laissées libres la nuit non plus, tu ne penses pas ? contre-argumenta Oliver, espérant ainsi taire l’hypothèse pas-si-hypothétique de son ami. Lui-même se demandait comment Gwen avait fait pour quitter son Institut. Il se promit de lui demander quand ils se reverraient. Il espérait sincèrement que ce serait prochainement.

- Tu as raison, je n’avais pas pensé à ça ..., répondit Thierry, penaud. Oliver retint un sourire de satisfaction.

Les deux garçons regardèrent en direction de l’horloge, dont la pendule avait sonné, les coups résonnant à travers la salle luxueuse.

- Si tu veux avoir le temps de lire ta partition, il faudrait peut-être que tu te dépêches plus que cela, lui fit remarquer Thierry, lui-même ayant déjà terminer son petit déjeuner.

Oliver repoussa l’assiette qu’il avait à peine touchée et se leva prestement après avoir souhaité une bonne journée à Thierry. Il courut rapidement jusqu’à sa chambre, où il s’employa à apprendre sa pièce en moins de dix minutes, en plus de pratiquer celle qu’il n’avait toujours pas maîtrisée.

Finalement, l’heure du cours sonna. Et il n’était toujours pas prêt.

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MessageSujet: Re: Le Minuet d'Oliver et Gwendolyn [Pomette/T]   Sam 2 Aoû - 20:02

SEPTIÈME MESURE
Les problèmes de Gwen

En arrivant dans la pièce dorénavant illuminée par le soleil brillant dans le ciel, Gwen se dit qu’elle aurait dû en profiter pour apporter de quoi huiler la fenêtre. Celle-ci était ouverte et laissait les doux sons de l’été et les effluves d’une chaude journée d’été dérivés jusqu’à elle. Face à elle se trouvait un homme dans la quarantaine, assis à un vieux bureau de bois, autrefois élégant, aujourd’hui triste et usé.

Même si elle avait apporté son matériel, elle n’aurait pu le faire à sa vue, quand même, pensa-t-elle. Normalement, elle faisait exprès pour se faire prendre, attendait qu’une distraction tire l’homme de son bureau –ce qui ne manquait d’arrive à chaque fois–, puis sortait ses outils, cachés dans sa robe trop grande pour elle. Quelques secondes et le travail était terminé, ni vue ni connue. Malheureusement, ce ne serait pas le cas cette fois-ci, puisque l’homme ne détachait pas ses yeux des siens. Elle y voyait de la sévérité, mais également de la lassitude, ainsi qu’une touche de tristesse.

Gwen déglutit, regrettant ses actions passées, puis elle se reprit et se mit à justifier son comportement dans sa tête, vivant une terrible bataille intérieure. C’en était fini des regrets éternels, des supplications à genoux pour se faire pardonner. La nouvelle Gwendolyn était une fonceuse qui n’en faisait qu’à sa tête.

- C’est la quatrième fois cette semaine, Gwendolyn. Peux-tu bien me dire quelle mouche t’as donc piqué pour te donner envie de te jeter farouchement sur Catherine ?

Gwen en resta estomaquée. C’était cette grosse Cherry, cette fouineuse haïssable, qui s’était jetée –de tout son poids– sur elle ! La brunette sentit le feu lui monter aux joues d’être faussement accusée. Elle avait probablement aidé à la provocation, mais elle refusait d’être cantonnée au rôle de la méchante.

- C’t’elle qui est venue s’fourrer l’nez dans mes affaires ! J’mangeais tranquillement et elle s’est mise à me poser toutes sortes d’questions ! Quand j’lui ai dit qu’c’était pas poli, elle m’a insultée ! Moi ! Évidemment, j’ai répliqué, j’tais tout de même pas pour m’laisser faire. Ensuite, elle a rugit comme une bête, vraiment, et s’est écrasée cont’moi avec son corps de baleine. J’ai pas eu d’autres choix que d’répliquer. C’tait de la légitime défense ! ajouta-t-elle après un certain silence, où elle le vit se frotter les yeux de fatigue.

- Je n’ai pas reçu la même version des surveillantes. Gwen, si tu me mens ...

- J’vous jure monsieur, jamais ! Tout l’monde sait que les vieilles ont peur du père de Cherry ...

- Gwendolyn ...

- Ce doit être pour ça ! C’est du favoritisme !

- Gwen ...

- Une injustice terrible, m’sieur ! Vous allez quand même pas les laisser faire ?

Gwen était dorénavant debout, les deux mains à plat sur le bureau, la respiration courte et les sourcils froncés. Elle se sentait comme un poisson prise dans un filet, étrangement. Elle voyait bien que le directeur ne la croyait pas. Il ne la croyait jamais, de toute façon.

- Je comprends que tu ne t’entends peut-être pas très bien avec les autres pensionnaires et que peut-être –je dis bien peut-être– Ch-Catherine t’a provoquée, mais ce n’est pas une raison pour lui casser le nez. C’est une situation délicate pour moi, vois-tu ? La situation est claire : elle est plus blessée que toi. Je veux sincèrement croire que tu dis la vérité, mais je dois quand même sévir.

- C’est toujours pareil, murmura-t-elle, la voix tremblante. Pourquoi personne ne voulait jamais la croire ? Les adultes la regardaient toujours de haut, avec ce regard de pitié ou hautain. Elle aussi avait des souhaits et des rêves, mais ils ne l’écoutaient jamais.

L’homme du voir son dépit, car il soupira et se mit à fouiller dans son bureau.

- Je sais que tu n’aimes pas–

- Déteste, corrigea-t-elle machinalement, le regard tourné vers la peinture accrochée au mur, les bras croisés.

- cet endroit, mais tu ne t’aides pas, avec ton récent comportement. Je ne comprends tout simplement pas ce qui est arrivé. Tu étais pourtant gentille et docile quand tu es arrivée ... Est-ce les autres qui ont une mauvaise influence ? Tout cela pour dire que si tu veux sortir d’ici, il y a des progrès à faire. Si tu t’améliores, je pourrai écrire une lettre à ton père pour lui signifier le changement et lui dire que tu veux retourner chez toi.

- Vous manquez un élément essentiel, monsieur le directeur. Qu’importe ce qui arrive, je ne quitterais jamais cet endroit. Pas jusqu’à ma mort, lâcha-t-elle le plus sérieusement du monde, plongeant ses yeux bruns dans les yeux de l’homme sans même ciller. Il fut déstabilisé par sa déclaration et aussi sa voix, plate et neutre, sans aucune émotion. Les yeux de la jeune fille, par contre, brûlait d’une haine effrayante.

- Tu n’aimes peut-être pas ce que ta famille a fait, mais je suis sûr que tu les remercieras dans ton coeur dans l’avenir.

- J’aurais préféré être orpheline.

- Je vais être obliger d’écrire une lettre à ton père quand même, dit-il après un malaise. Il doit être prévenu que tu as sérieusement blessé une autre fillette et qu’il faudrait peut-être revoir notre façon de t’enseigner.

Mais Gwen ne l’écoutait déjà plus, trop concentrée à fixer ses pieds, perdue dans sa haine sans fond pour sa famille qui l’avait jetée ici comme un vulgaire bâtard. Ses pensées flottèrent lentement jusqu’à la mélodie que lui avait jouée le garçon. Elle se rappela vaguement l’air, le semblant d’un sourire flottant sur ses lèvres alors qu’elle fermait les paupières pour tenter de mieux revivre l’expérience magique.

Lorsque l’homme releva la tête pour parler à nouveau, il remarqua une tête dodelinante, le menton reposant sur sa poitrine. Il l’a rattrapa juste avant qu’elle ne tombe sur le sol. Il l’observa un instant, de ses yeux cernés jusqu’à sa lèvre fendue, en passant par ses cheveux courts et mal entrenus. Malgré tout ce que faisait ce petit monstre, il ne pouvait s’empêcher de l’apprécier, avec ses efforts pour paraître forte et rebelle. Il avait vu la petite fille frêle, timide, qui était d’abord entré dans son bureau telle une ombre. Elle n’avait pas tellement changé, malgré tous ses efforts pour créer une barrière entre elle et le monde.

Il la plaça doucement sur son épaule et l’amena à sa chambre, où il la borda avec affection. Parfois, il se disait qu’il aimerait bien l’adopter, mais quelque chose lui disait que ce n’était pas approprié et qu’il devait simplement la guider. Vers quoi, il ne savait, mais il tenterait de la supporter dans ce qu’elle entreprendrait, qu’importe ce que c’était.

Avec du papier trouvé dans un recoin, il griffonna une note.

Ma porte sera toujours ouverte si tu as besoin ou envie de parler.

Retourné à son bureau, il dériva un instant, les yeux tournés vers le paysage extérieur, et se rappela un point qu’il aurait aimé discuté avec Gwendolyn. Il avait entendu des rumeurs disant qu’une personne traversait le mur séparant l’Institut de l’Académie. Il savait bien qu’une branche d’arbre enjambait la construction de briques, mais il ne savait pas comment une jeune pensionnaire pourrait l’atteindre, avec les rondes de surveillance, les barreaux aux fenêtres et les sorties gardées.

Il se dit qu’il garderait l’oeil ouvert, pour capturer d’éventuels fautifs. Peut-être pourrait-il marchander avec Gwen ? Si elle lui disait ce qu’elle savait, il laisserait aller son écartement de comportement et n’enverrait pas la lettre qu’il achevait à l’instant. En même temps, pensa-t-il, il n’était pas sûr qu’elle sache quelque chose et encore moins qu’elle ne veuille parler. Il décida qu’un essaie ne coûtait rien et signa la lettre.

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