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 Les Tatoués [Nakameo] [T]

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Nakameo

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MessageSujet: Les Tatoués [Nakameo] [T]   Lun 28 Juil - 0:27

Salut ! Juste quelques informations avant de commencer...

Synopsis
Dans une certaine école secondaire, quelque part, il existe une bande. La bande des Tatoués. Ils sont quatre, et seulement que des gars. Ils inspirent la peur. Ils sont violents. Ils semblent protéger une certaine table dans la cour, leur point de ralliement, à tous les prix. Ils ont renié leur nom et pour la plupart, leur famille aussi. Mauvais dans leurs études, se rebellant contre tout, cherchant la liberté à un point tel qu'ils finissent par la perdre de vue, ils s'affichent par des lignes tatouées sur leurs yeux et ont tout pour être des délinquants. Seulement, un jour, une jeune fille qui prendra le nom de Soleil rejoindra cette bande dans le but de devenir plus forte. Elle y découvrira plusieurs choses, non seulement par-rapport aux secrets entourant ces garçons Tatoués mais aussi par rapport à la vie elle-même.

Rating
T pour violence et batailles explicites, langage vulgaire et blasphèmes, activités allant à l'encontre de la loi, et éléments à caractère sexuel suggéré.

Statut
En cours, et encore pour un bon nombre de pages.

Langage & lexique
Les dialogues de cette fiction sont écrits en joual, le langage populaire québécois. Si vous n'êtes pas familiers avec ça et que vous avez de la difficulté à comprendre ce qui est dit, sentez-vous libres de laisser un commentaire et je vais me faire un plaisir de vous le traduire !

Un petit lexique rapide des québécismes souvent employés:

Spoiler:
 


Contexte
L'histoire se déroule dans une école secondaire, établissement qui est fréquenté après le primaire et avant le Cégep. Le secondaire s'étale sur 5 ans, généralement entre 12 et 17 ans, lorsque l'élève n'est pas un cas à part.

Les repas mentionnés suivent l'ordre québécois, à savoir déjeuner, dîner et souper.

Personnages
Un dessin des cinq personnages principaux, fait par moi:
Spoiler:
 

Commentaires
C'est ici !


Dernière édition par Nakameo le Mar 19 Aoû - 5:24, édité 4 fois
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Nakameo

Ecrivain
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MessageSujet: Re: Les Tatoués [Nakameo] [T]   Lun 28 Juil - 1:41

Par un  après-midi de printemps, celle qui allait devenir Soleil marchait dans la cour de l'école en direction d'une table. Pas n'importe quelle table: celle des Tatoués.

Les Tatoués, ils étaient connus à travers toute l'école. C'était une bande, composée de quatre gars, qui tenaient leur nom de  leurs lignes verticales tatouées sur les yeux. Ils étaient réputés pour être méchants, violents, stupides... des délinquants.  Ils étaient toujours en train de se battre, de skipper les cours, de se ramasser chez le directeur ou en retenue. Et en cet après-midi de printemps, une jeune fille s'avançait vers leur table pourtant fuie de tout le monde. Ils étaient tous les quatre assis, comme à leur habitude. Deux d'entre eux étaient carrément sur la table plutôt que sur les bancs.

Les Tatoués jasaient. L'air les entourant n'était, étonnamment, pas plus lourd qu'ailleurs. Ils auraient pu paraître normaux, si seulement ils n'avaient pas eu ces tatouages et  la réputation qui allait avec... Mais c'était justement à cause de cette réputation que la fille s'avançait vers eux.

Plusieurs raisons, des raisons personnelles qu'elle n'était pas prête à dévoiler, l'avaient menée là. Elle était décidée, confiante. Elle se disait que plus rien, maintenant, ne serait capable de la faire reculer. Ainsi, avec cette détermination, elle leur adressa à tous la parole pour la première fois de sa vie:

SOLEIL-  Excusez-moi ? J'aimerais faire partie de votre bande.

Le silence se fit parmi les garçons. Immédiatement, l'un d'eux, ses longs cheveux blonds retenus en une queue de cheval,  se retourna pour la regarder. La surprise sur son visage se transforma vite en un sourire narquois, et Soleil remarqua aussitôt les bandes verticales oranges tatouées sur ses yeux rieurs. Bientôt, un deuxième, les cheveux noirs en bataille et portant une version bleue du tatouage, lui jeta un regard par-dessus son épaule. Celui-là fronça les sourcils avant de se retourner sèchement. Le blond, toujours souriant, éclata alors de rire.

RENARD- Hahaha ! Hey, Phoenix !  Regarde la visite qu'on a !

L'intéressé se retourna à son tour. Celui-ci avait un tatouage rouge et ses cheveux étaient bruns, rasés sur le côté. À la vue de Soleil, il se leva lentement pour se rasseoir, le corps face à elle. Ses yeux verts la regardèrent de haut en bas avant d'ouvrir la bouche sur un ton plus sérieux que le blond:

PHOENIX- J'ai bien entendu, tu veux faire partie de notre bande ?
KOOL-AID, s'interposant- Phoenix ! Laisse-la faire, tu sais bien qu'elle dit n'importe quoi !
PHOENIX- Tais-toi, toi. Je t'ai rien demandé.
SOLEIL- Ouais. Je veux devenir Tatouée.
KOOL-AID- Tu peux pas, on n'a pas besoin de filles. Tu nous gênerais.
PHOENIX- Kool-Aid ! Ta gueule ! Chiale encore pis j'te frappe.
KOOL-AID- Wow ! Ça va faire, l'abus de pouvoir ! Depuis quand t'es agressif de même ?
GRATTEUX, leur lançant un regard- Calmez-vous. Puis, en direction de Soleil: Salut.
SOLEIL- Salut...

Le quatrième et dernier membre de la bande, aux tatouages mauves, venait de se retourner. Celui-là avait les cheveux bruns, coiffés en dreadlocks, et était le plus grand des quatre. Suite à son intervention, le garçon aux cheveux noirs, Kool-Aid, se leva d'un bond et quitta la table d'un pas rapide. Les autres le regardèrent s'éloigner tandis que Soleil attendait debout devant eux, avec nervosité, que la discussion reprenne.

RENARD- Va falloir l'excuser. Y'est pas très doué pour être gentil avec les autres.
SOLEIL- Ça va...
PHOENIX- ...Bon. Alors, t'es sérieuse ? T'es consciente des conséquences que ça va avoir, si tu deviens Tatouée ?
SOLEIL- Oui. Je m'en fous des conséquences. J'ai plus rien à perdre.
RENARD- Et on peut savoir c'que t'entends par là ? T'as quel genre de motifs ?
SOLEIL- J'veux devenir plus forte.
RENARD- J'sais pas, à propos de ça... C'est vrai qu'on se bat, mais si tu veux devenir plus forte, y'a des moyens moins dangereux. Tu devrais...
SOLEIL, le coupant- Je sais c'que je fais. Si je viens vous voir, c'est parce que ça marchera pas autrement.
GRATTEUX, chuchotant à lui-même- On a tous nos problèmes...
PHOENIX- ...Ben regarde ma p'tite, si t'es sérieuse à propos de ça, moi j'ai rien contre. Mais si tu veux joindre la bande, t'es consciente que tu vas devoir te tatouer les paupières, comme nous ? Dans le visage ? Ça va rester toute ta vie, ça. Tu vas être étiquetée et t'auras la même réputation que nous. Ton avenir risque d'être ruiné, comme ça. Mais si tu dis vrai et que ça te dérange pas, alors...
SOLEIL- Je vais le faire. J'suis pas conne au point de me dire que j'aurai pas à porter le signe.
PHOENIX, hésitant- Et tes parents... ?
SOLEIL- Mes parents ! Et les vôtres, hein ?
PHOENIX- Ok. Ça ira. On n'aime pas parler de famille, ici. Pour le tatouage, tu pourras choisir la couleur que tu veux, tant que c'est la même ligne verticale que nous. Et en ce qui concerne tes amis, je préfèrerais que tu coupe les ponts avec eux si c'est pas déjà fait. Sur le territoire des Tatoués, c'est les Tatoués et personne d'autre, c'est clair ?
SOLEIL- Oui. Il y a longtemps que j'ai plus d'amis de toute façon.
PHOENIX, déstabilisé- ...C'est bon. Alors dès que tu te seras fait tatouer, tu pourras revenir ici et traîner avec nous. À moins que tu changes d'avis. Honnêtement, je préfèrerais, parce que faire partie d'une bande, ça amène pas grand-chose de bien dans la vie. Mais je peux comprendre ta décision... On a tous nos problèmes, comme Gratteux a dit. Si c'est parce que tu crois qu'on s'amuse par contre, dégage. On s'amuse pas mieux ici qu'ailleurs, et en plus on s'amuse avec du poison.
SOLEIL- Je m'en doute. Mais je suis sérieuse. Je vais me faire tatouer dans la semaine.
PHOENIX, se levant- Bon, si c'est comme ça... il désigne Renard et Gratteux. Reste avec eux, je vais aller chercher Kool-Aid et on se présentera après. Pas de prénoms entre nous, je te le dis tout de suite, juste des surnoms.

Phoenix, s'éloignant d'un bon pas, la mine plus basse qu'à son habitude, partit à la recherche de Kool-Aid. Renard, qui avait pris un air plus sérieux pendant la conversation, retrouva rapidement le sourire en le regardant se retirer, mais un sourire plus honnête, plus joyeux cette fois. Gratteux était quant à lui occupé à regarder ses mains, paraissant enfermé dans un certain mutisme.

RENARD, tapotant la surface de la table- Assois-toi donc, assois-toi donc.

Soleil, méfiante du sourire du blond, préféra prendre place à côté de Gratteux, qui arrêta subitement de fixer ses mains pour les mettre dans ses poches, ses yeux sombres maintenant rivés vers le bleu du ciel.

RENARD- T'sais, Phoenix a pas arrêté d'insister sur le fait que tu devais te faire tatouer les lignes, mais celles de moi et Gratteux, c'est juste du maquillage. Il le sait, et il sera pas fâché si tu fais comme nous. C'était juste pour tester ta volonté.
SOLEIL- Ce serait déloyal de le tromper maintenant.
RENARD- Non, crois-moi. Il avait l'air sévère tantôt, mais en vrai il déteste donner des ordres. Au pire, tu te feras tatouer pour de vrai plus tard, mais on a tous commencé par du maquillage. Personne t'en voudra, même que ça sera mieux comme ça.
GRATTEUX- C'est vrai, ce qu'il dit.
SOLEIL- Comme vous voulez, alors... J'avoue que j'avais quand même peur d'attraper une infection ou de me faire crever l'œil, à me tatouer la paupière.
RENARD- C'est vrai ! Phoenix et Kool-Aid se le sont fait faire, j'ai eu peur en criss pour eux, haha ! J'en parlerai à Phoenix tantôt, alors inquiète-toi pas avec ça.
SOLEIL- Merci.
RENARD- De rien ! Par exemple, il faudra quand même imiter les rougeurs causées par le tatouage, pour pas que les profs se doutent que c'est des faux.
SOLEIL- Pourquoi ?
RENARD- Parce que s'ils savaient, ils nous forceraient à nous démaquiller ! On a faillit se faire prendre, une fois, mais Phoenix a pu sauver la mise vu qu'il en avait des vrais. Ils ont cru que c'était le cas pour tout le monde, alors qu'en fait, non.
SOLEIL- Ah ! Ça fait du sens.
RENARD- By the way, c'est beau tes cheveux oranges, j'aime ça.
SOLEIL- Merci. C'est ma couleur préférée.
RENARD, content- Moi aussi ! D'où le tatouage orange ! Ah, c'est vrai, je te parlais des rougeurs sur le tatouage. Faudra t'arranger pour en simuler pendant la première semaine. Moi, je m'étais juste égratigné les paupières, ça avait fait la job !
GRATTEUX, à Soleil- Je ferais pas comme lui, si j'étais toi...
RENARD- Hahaha, c'est vrai que j'ai eu assez mal ! Gratteux, il a été moins con, il s'est peinturé des rougeurs en plus de ses lignes. Il est pas pire artiste. À Gratteux: Hey, tu devrais lui faire à elle aussi. Ça lui épargnerait des souffrances !
GRATTEUX, fixant Soleil- Moi, j'ai rien contre. C'est elle qui décide, par contre.
SOLEIL- Je voudrais pas te déranger...
GRATTEUX- Ça m'ferait plaisir. Mais faudrait qu'on se rencontre avant l'école, pour faire ça... J'peux te donner mon adresse, si tu veux, mais j'peux aussi te donner rendez-vous ailleurs si tu te sens pas à l'aise...
SOLEIL- Pas la peine, je vais venir chez toi.
RENARD, sur un ton de plaisanterie - Attention avec ça, Gratteux c'est bien le seul Tatoué qui va accepter de te laisser aller chez lui !
GRATTEUX- Ben non. Kool-Aid nous laisse, aussi.
RENARD- Peut-être, mais il la laissera pas, elle.
GRATTEUX- Tu crois ?
RENARD- Ouais... Parlant de lui, tu trouves pas qu'il met du temps à le ramener, Phoenix ?
GRATTEUX, se levant- Je peux aller voir ce qu'ils font...
RENARD- Pas la peine. Ils sont probablement en train de se piocher dessus...  
GRATTEUX- Et si c'était les Jardiniers ?
RENARD- À cette heure ? Sûrement pas. Allez, rassois-toi, j'suis sûr qu'ils vont arriver bientôt.
GRATTEUX, se rassoyant- Ok...
SOLEIL- Les Jardiniers... ?
RENARD- Oh, eux... On t'expliquera en temps voulu.

Un silence s'installa tranquillement. Soleil, plus détendue qu'à son arrivée, en profita pour enfin regarder ce qui l'entourait: la table des Tatoués, une table à pique-nique en métal, était située dans un coin, entre deux murs, dans la cour de l'école. Il y avait un autre banc tout prêt, entourant un arbre. Naturellement, il n'y avait jamais personne sur ledit banc, car les élèves gardaient une bonne distance de la table attitrée de la bande. Plus loin, on pouvait voir un terrain de basket, et, à l'horizon, une forêt. La cour était en réalité bien plus grande, mais c'est tout ce qu'on pouvait en voir, comme la table était située dans un coin reclus.

Contrairement à ce qu'on aurait pu croire, la table n'était pas sur l'asphalte,  mais coulée dans du béton directement dans la terre. De l'herbe fraîche poussait à proximité et il y avait une certaine odeur de terre mouillée dans l'air- c'était le printemps, après tout. Il faisait beau et la neige fondait. La plupart des élèves avaient même déjà arrêté de porter leurs manteaux.

Soleil se tourna vers Gratteux qui, ayant profité du silence pour s'accroupir par terre, un peu plus loin, semblait maintenant chercher des trèfles à quatre feuilles. Renard quant à lui était complètement perdu dans ses pensées, le menton accoté sur sa main. Au bout de quelques minutes à rien faire, elle regarda sa montre.

SOLEIL- C'est bientôt l'heure de retourner en cours...
RENARD, basculant subitement la tête- Ah ! Ça me tente pas !
GRATTEUX- Moi, je vais rester dehors. Il fait trop beau, aujourd'hui.
RENARD- Bonne idée, moi aussi. Tu veux qu'on...
PHOENIX, le coupant- Yo ! J'suis revenu !
RENARD- Phoenix !
SOLEIL- Salut.
RENARD- Ben ? Y'est où Kool-Aid ?
PHOENIX, s'assoyant près de Renard- Y s'en vient. Il traîne des pieds parce qu'il est pas content, alors je l'ai dépassé.
RENARD- Vous vous êtes battus ?
PHOENIX- Oui.
RENARD- Fallait s'y attendre.
GRATTEUX- Ça va aller ?
PHOENIX- Ouais. Il peut pas en faire qu'à sa tête tout le temps, comme ça...
RENARD- C'est vrai ! C'est toi le chef, pas lui.
PHOENIX- Renard... Tu le sais que j'aime pas ça quand tu m'appelles de même.
RENARD, moqueur- Désolé... Bon ! Vous voulez faire une partie de cartes cet aprem', ou quoi ? Un Huit, ça vous tente ?
PHOENIX- Bonne idée. Ça me va.
GRATTEUX- Moi aussi. Il regarde en direction de Soleil. Toi ?
SOLEIL- Moi ?
GRATTEUX-Oui.

Soudain, Soleil sentit quelque chose la frapper dans le dos. Elle se retourna et constata que quelqu'un lui avait lancé un soulier, puis elle remarqua Kool-Aid qui revenait à vive allure. Sans qu'elle ait le temps de réagir, il s'élança sur elle, la projetant par terre.

PHOENIX- Kool-Aid !

Profitant de l'effet de surprise, Kool-Aid se laissa tomber sur le corps étendu de Soleil et commença à la frapper au visage. Trop apeurée pour réagir, elle se laissa faire.

KOOL-AID, criant avec colère- Vous voyez ? Elle sait même pas se battre, câliss ! C'est n'importe quoi ! Comment vous voulez qu'elle puisse nous servir à quelque chose ?
PHOENIX, hors de lui- Kool-Aid, tabarnak ! Ça va faire, mon esti !

Phoenix saisit Kool-Aid par les cheveux et les tira fermement vers le haut. Ce dernier se releva vivement et lui envoya une droite. Pendant que Phoenix répliquait, Gratteux aida Soleil à se relever et se plaça devant elle pour la protéger d'une seconde attaque. Renard quant à lui s'était levé d'un bond et était prêt à intervenir.

RENARD- Kool-Aid, c'est quoi ton problème, câliss ?!
KOOL-AID- Vous faites n'importe quoi !
PHOENIX- C'est toi qui fais n'importe quoi, tu te vois pas aller ! Calme-toi mon esti, calme-toi !
KOOL-AID- Pourquoi tu m'dis toujours quoi faire ?!
PHOENIX- Parce que t'es pas assez mature pour te comporter comme du monde !

Soleil, qui avait quitté le dos de Gratteux, donna alors un coup de poing à Kool-Aid, entre les omoplates. Il lâcha instantanément Phoenix et se tourna vers elle. Il la fixait méchamment, la respiration rapide, les cheveux dans tous les sens. Comme Renard se préparait à les éloigner, elle donna un nouveau coup a Kool-Aid, avec la jambe cette fois.

SOLEIL- Je vais devenir Tatouée, que tu le veuilles ou non ! Tu me feras pas changer d'avis !

Pour toute réponse, il s'approcha lentement d'elle avant de la pousser une seconde fois, puis il s'en-retourna d'où il était venu sans dire un mot. Elle se laissa retomber sans protester.

Le reste de la bande était plutôt assommé par ce qui venait de se passer. Pour une raison ou une autre, ils s'attendaient à une crise de larmes, mais elle ne vint pas. Plutôt, Soleil se releva une dernière fois et, les mains dans les poches, elle partit vers la porte d'entrée de l'école.

SOLEIL- Je retourne en cours. Je reviendrai demain.
RENARD, hésitant- ...À demain, alors.

Soleil marcha quelques minutes, en silence. Elle repensait à ce qui venait de se passer. Comme elle s'approchait de la porte, elle sentit une main se poser sur son épaule. C'était Gratteux, qui lui tendait un bout de papier froissé.

GRATTEUX- C'est mon adresse. Si tu veux passer demain matin, je te maquillerai.
SOLEIL, prenant le papier- Merci. Je viendrai.
GRATTEUX- Inquiète-toi pas trop pour Kool-Aid. Il va finir par s'habituer à toi.
SOLEIL- Ça va aller.

Sur ces mots, elle poussa la porte et retourna en cours.

***

Le lendemain, tôt le matin, Soleil marchait dans la rue en direction de la maison de Gratteux. Il restait un peu plus d'une heure avant le début des cours. Ils n'habitaient pas trop loin l'un de l'autre, à un ou deux quartiers de différence peut-être. Le soleil n'avait pas encore achevé de se lever quand la jeune fille arriva à l'endroit indiqué, une maison assez modeste. Aussi se sentit-elle mal-à-l'aise de cogner à la porte. Elle le fit néanmoins, doucement cependant, de peur de réveiller les autres occupants de la maison.

Quelques secondes plus tard à peine, la porte de la maison s'ouvrit devant Soleil, laissant apparaître, plutôt que Gratteux, une petite fille aux cheveux bruns. À en juger par sa taille, elle devait avoir environ huit ans. Peut-être bien sa soeur...

ARIANE- Qu'est-ce qu'y a ?
SOLEIL- Ah ! Euh...

Soleil réalisa que, même si Gratteux lui ait donné son adresse, elle ne savait pas son vrai nom. Elle allait bien devoir dire qu'elle était venue pour le voir, mais comment s'y prendre ? Jusqu'à quel point sa famille était-elle au courant des fréquentations qu'il avait ?

SOLEIL- Je suis venue voir un gars... Il a à peu près mon âge... Avec des dreadlocks.

Soudain, une deuxième personne, une femme qui sembla être sa mère cette fois, fit son apparition dans le vestibule. Elle était affairée à essuyer un poêlon avec un linge à vaisselle.

MÈRE- Tu veux parler de David ? Il dort encore.
SOLEIL- Ah. Désolée. Je repasserai...
ARIANE, la retenant- Non, reste ! Je vais aller le réveiller !
MÈRE- Mais oui, mais oui, entre donc !

Un peu gênée, Soleil fit comme on lui avait dit de faire. Elle remarqua aussitôt la vague odeur de tabac qui flottait dans la maison. Ariane disparut rapidement par une porte à proximité, qui semblait donner sur le sous-sol. On entendit bientôt un bref vacarme.

MÈRE, souriant- Je savais pas que David se tenait avec des jolies filles comme toi !
SOLEIL- Oh.
MÈRE- Ça fait longtemps ?
SOLEIL- Non... Pas vraiment...
MÈRE- Haha ! Il est vite en affaires !
SOLEIL- Je... sais pas.
MÈRE- Bon ! Je te laisse. Amuse-toi bien !
SOLEIL- Merci, madame...

Elle s'en-retourna, probablement dans la cuisine pour continuer la vaisselle qu'elle avait interrompue. Soleil resta plantée là, interdite, tentant de capter certaines bribes de la conversation que Gratteux et sa soeur avaient en bas. Après quelques longues minutes, Ariane rouvrit la porte derrière laquelle elle s'était enfermée et laissa le passage à Soleil.

ARIANE- Il est en train de s'habiller. Tu peux y aller, c'est la chambre du fond.
SOLEIL- Merci.

Elle enleva ses espadrilles puis descendit à son tour dans le sous-sol, pendant que la soeur retournait à se occupations au rez-de-chaussée. La cave était en réalité un long corridor plutôt large où se trouvaient trois portes, toutes fermées.  Le corridor comme tel semblait faire figure de salle de jeux- plusieurs poupées Barbie et diverses peluches trainaient par terre.

Arrivée devant la porte du fond, Soleil attendit un moment, espérant que Gratteux ait totalement terminé de s'habiller, avant de cogner. La poignée tourna quelques instants plus tard et il apparut, l'air encore fatigué. Contrairement à la veille, il n'avait plus de lignes mauves sur les yeux, témoignant du fait que son tatouage était bien un faux.

GRATTEUX- Entre.
SOLEIL, entrant- Désolée. J'aurais pas dû venir si tôt.
GRATTEUX, fermant la porte derrière elle- Non. C'est moi qui aurais dû me lever plus tôt.

La chambre était d'une simplicité étonnante. Il n'y avait qu'un lit simple, une commode et une lampe de chevet. Une guitare acoustique était accotée au pied du lit et la porte du garde-robe était entrouverte, laissant entrevoir de plusieurs chandails à manches longues et quelques cotons ouatés. Un faible rayon de lumière entrait dans la pièce par une toute petite fenêtre en hauteurs.

SOLEIL- ...Tu t'appelles David ?
GRATTEUX- Ah... Oui. Mais tu peux pas m'appeler comme ça. C'est interdit, dans la bande.
SOLEIL- Pourquoi ?
GRATTEUX- Un des règlements, c'est que pour  être libres, on doit s'appeler par un surnom qui nous représente plutôt que par un nom auquel la société veut qu'on se conforme.
SOLEIL- Et pourquoi c'est "Gratteux", ton surnom ?
GRATTEUX- Ah, ça... Kool-Aid dit que c'est parce que mes cheveux sont sales et qu'ils me grattent... Mais il dit n'importe quoi. En vrai, c'est parce que j'aime bien jouer de la guitare. Il pointe celle qui est au pied de son lit. Mais vu que je joue pas super bien, c'est "Gratteux" à la place de "Guitariste".
SOLEIL- Et tu l'aimes, ton surnom ?
GRATTEUX- Oui. Pas l'aimer, ce serait comme pas m'aimer moi-même.

Un silence s'installa. Gratteux passa lentement la main sur ses cheveux, puis il s'assit sur son lit tout en prenant sa guitare. Soleil vint le rejoindre et, doucement, il se mit à jouer. Comme il l'avait dit plus tôt, il était plutôt maladroit, mais on pouvait voir l'amour qu'il portait à ce qu'il jouait.

Il est frêle, le roseau
La tête à moitié dans l'eau
Et le chêne droit debout
Semble être au-dessus de tout
Le roseau plie les genoux
Et s'effondre à tous les coups
Car c'est sa fatalité
Toujours retomber
Tomber
Tomber pour se relever
Retomber
Tomber pour se relever
"Même si le chêne est géant
Il fendra dans l'ouragan
Moi, roseau, par mauvais temps
Je danse avec le vent"

Le chêne est un grand sage
Qui ne craint pas les orages
Il sait que l'ouragan
Ne se pointe pas souvent
Et il regarde de haut
Son pauvre ami le roseau
Qui se bat d'arrache-pied
Pour se relever
Toujours
Se relever pour tomber
Comme toujours
Se relever pour tomber
"Le roseau dans le tourment
Est balloté par le vent
Moi, chêne, par mauvais temps
Je n'expose qu'un flanc"

Il n'y a pas de morale
À cette histoire banale
Que des individus
Et différents points de vue
Pour se consoler un brin
On rabaisse le voisin
Il faut bien se relever
Avant de tomber
Tomber
Tomber et nous relever
Retomber
Tomber et nous relever

Chacun dans sa solitude
Cultive ces certitudes
Qui par instinct de survie
Confortent nos vies


SOLEIL- C'est beau. C'est quoi ?
GRATTEUX- "Chaîne et Roseau" des Cowboys Fringants.
SOLEIL- T'es pas si mauvais que ça.
GRATTEUX- Merci. C'est gentil.
SOLEIL- Moi, en plus de pas t'avoir dit comment je m'appelle, j'ai pas de surnom...
GRATTEUX- C'est correct. T'en auras un bientôt.

Gratteux se releva et remit sa guitare à sa place. Puis, il en profita pour fermer correctement la porte de son garde-robe et rouvrit celle de sa chambre.

GRATTEUX- Viens. T'étais venue ici pour que je te maquille; je vais le faire maintenant.
SOLEIL, le suivant- Désolée de te déranger.
GRATTEUX- Je t'ai déjà dit hier que ça me faisait plaisir.

Ils sortirent dans le corridor et ouvrirent la porte qui se trouvait à côté de celle de la chambre de Gratteux. C'était celle de la salle de bain. Encore une fois, la pièce ne contenait que le strict minimum, mais un petit panier contenant des pinceaux et de la peinture traînait sur le comptoir. Probablement le jeune homme l'avait-il mis là la veille. Cette fois, il ouvrit la lumière et laissa la porte ouverte derrière eux.

GRATTEUX- T'as pensé à quelle couleur tu voulais ton tatouage ?

Soleil sortit un crayon d'eyeliner jaune de la poche arrière de son jeans et le déposa sur le comptoir, près du panier.

SOLEIL- Jaune. Je suis passée acheter ça hier.
GRATTEUX- Oh. C'est bien. Le eyeliner, c'est mieux que la peinture.
SOLEIL- C'est ce que je me suis dit.
GRATTEUX- Ça va être discret, comme couleur... C'est cool.
SOLEIL- J'ai surtout choisi jaune parce que c'est joyeux, comme couleur. Ça fait sourire.
GRATTEUX, préparant sa peinture- Moi, j'arrivais pas à décider quelle couleur prendre. Alors j'ai pris mauve, parce que c'est la couleur du mystère.
SOLEIL- ...C'est de la peinture à l'eau ?
GRATTEUX- Oui. Il mouille un petit pinceau dans du rouge. Allez, regarde-moi et ferme les yeux...

Naïvement, Soleil s'exécuta. C'est à ce moment que la petite soeur de Gratteux entra dans la pièce, dont il avait laissé la porte ouverte. Alarmé, le jeune homme fit un bond vers l'arrière et échappa le pinceau qu'il tenait. Soleil, surprise, rouvrit les yeux à ce moment la et se tourna vers Ariane.

ARIANE- Vous faites quoi ?
GRATTEUX- Je... je l'aide à se maquiller. Il se penche pour ramasser son pinceau.
ARIANE- Ah ! Elle est dans ta bande, elle aussi ?
GRATTEUX- Oui.
ARIANE, à Soleil- C'est quoi ton surnom ?
SOLEIL- J'en ai pas encore...
ARIANE- Ah ! J'espère que t'en auras un beau alors... Pas comme Kool-Aid. Son surnom est stupide.
SOLEIL- Hein ?
ARIANE- Il est trop méchant avec moi, en plus ! Kool-Aid est stupide ! Elle marque une pause, puis se tourne vers son frère. Elle prend un ton plus calme. David ?
GRATTEUX, nerveux- Quoi ?
ARIANE- Mon câlin.
GRATTEUX- Ah. Oui.

Il posa le pinceau sur le comptoir, puis il la prit dans ses bras quelques secondes.

ARIANE- Bonne journée.
GRATTEUX- Bonne journée, Ariane.

Après que son frère l'ait redéposée par terre, elle quitte la pièce à petits pas. Soleil et Gratteux se retrouvent à nouveau seuls. Il semble mal-à-l'aise et passe la main sur son visage.

GRATTEUX- Désolé. Ma soeur veut toujours qu'on fasse ça avant de partir.
SOLEIL, qui sourit- C'est correct. Elle me fait penser à mon petit frère.
GRATTEUX- T'as un petit frère ?
SOLEIL- Ouais. Il s'appelle Émile. Il lui ressemble.
GRATTEUX- C'est cool ça. Ça nous donne des choses à protéger.
SOLEIL- Ouais !
GRATTEUX, la mine soudain assombrie- Écoute... Tu devrais éviter de parler de ta famille avec les autres gars de la bande. C'est un sujet tabou pour eux.
SOLEIL, hésitante- Pourquoi ?
GRATTEUX, reprenant son pinceau une énième fois- Prends ça comme un conseil d'ami, c'est tout. À moi par contre, tu peux en parler. Ça me dérange pas, parce que je l'aime, ma famille... Allez, ferme les yeux.

Soleil referma les yeux et Gratteux se mit tranquillement à lui peinturer des rougeurs sur les paupières.

SOLEIL- Et elle est au courant pour la bande, ta famille ?
GRATTEUX- Pas à propos de tout. Je leur cache certaines choses.

Ils restèrent en silence.  Gratteux s'appliquait à faire le meilleur travail possible. Quand il eut fini avec la peinture, il passa à l'eyeliner. À un certain moment, il posa malgré lui sa main sur le visage de Soleil et remarqua une légère bosse.

GRATTEUX- ...C'est Kool-Aid qui t'a fait ça ?
SOLEIL- C'est pas grave. C'est pas lui qui va me décourager de rejoindre votre bande.
GRATTEUX- T'es étrangement déterminée...
SOLEIL- J'ai mes raisons.

Le jeune homme termina son oeuvre dans un nouveau silence et, après qu'il se soit lui-même maquillé les yeux, ils sortirent ensemble de chez lui. Ils prirent le chemin de l'école.

***

C'était le matin. L'école allait commencer dans une demi-heure mais, délinquants qu'ils étaient, les Tatoués n'en avaient rien à faire. Phoenix, Renard et Kool-Aid étaient assis à la table comme à leur habitude.

KOOL-AID- Et si c'était une espionne ? On sait jamais. Ça se pourrait.
PHOENIX- Mais non...
KOOL-AID- Qu'est-ce qui te le prouve ? Hein ?
RENARD- C'est simple, elle est à cette école-ci depuis le début. J'ai fait ma petite enquête, y'a pas d'inquiétude.
KOOL-AID- Être d'ici, ça l'empêche pas de travailler pour quelqu'un d'autre...
RENARD- J'te l'accorde. Mais je vois pas pourquoi les Jardiniers viendraient recruter de notre bord.
KOOL-AID- Pour s'infiltrer, tata !
PHOENIX, levant les yeux au ciel- S'infiltrer, s'infiltrer...
KOOL-AID- Vous savez bien qu'ils essaient d'étendre leur commerce, en ce moment ! Coudonc, Renard, me semble que c'est ta job de réfléchir à des affaires de même, pas la mienne.
RENARD- Si je réfléchis pas, c'est que je vois pas le problème.
KOOL-AID- Tu ramollis.
RENARD- Ou bien c'est toi qui deviens parano.
PHOENIX- De toute façon, même c'est une espionne, ça leur servira à rien. On fait rien de mal, contrairement à eux.
RENARD- Je t'arrête là-dessus, chef. Si un jour j'ai à monter une stratégie, ça pourrait nous coûter d'avoir un espion parmi nous.
KOOL-AID- Tu vois !
RENARD- Kool-Aid... Je dis ça, mais ça veut pas dire que je rejoins ton point de vue.
PHOENIX- Si vous voulez mon avis, elle veut juste devenir plus forte, comme elle l'a dit hier. Elle m'avait l'air honnête.
KOOL-AID- Faut pas s'y fier. T'as vu à quoi Renard ressemble ? Et t'as vu quel genre de gars c'est, en vrai ?
RENARD, amusé- Ho ! C'est pas très gentil !
PHOENIX- Peut-être, mais un chef doit être capable de faire confiance à ses hommes. Je connais Renard autant que toi, mais tu devras avouer qu'on n'en serait pas où on en est aujourd'hui si on l'avait pas eu avec nous.
RENARD, flatté- Héhé.
PHOENIX- D'ailleurs, je vais te charger de la surveiller. Je doute pas d'elle mais ça fera pas de mal de s'en assurer.
RENARD, souriant- Tu peux considérer ça comme fait. C'est à ça que je sers.
KOOL-AID- Quand même, je vois pas à quoi vous pensez qu'elle pourrait servir.
PHOENIX- Elle t'a surpris hier quand elle s'est défendue, non ? Alors elle pourrait bien te surprendre encore. Faut pas juger trop vite.
KOOL-AID- Me surprendre... C'est pas toujours positif, les surprises.
PHOENIX- Et c'est pas toujours négatif.
KOOL-AID- Merde, c'est correct ! Vous êtes fatigants ! Il se laisse tomber par l'arrière, s'étendant sur la table. C'est ça, je suis une brute et je m'en tiens au travail physique. Au moins ça, ça sera bien fait tant que je m'en occupe.
PHOENIX, sur un ton de jugement- Et tu y vas allégrement, niveau brutalité...
KOOL-AID- Ça va, lâche-moi ! Je me suis déjà excusé !
RENARD- C'est pas à nous que tu dois t'excuser, c'est à elle.
KOOL-AID- Ouais, ouais... Il soupire. Je dois me reposer. Est-ce que je vais en cours pour m'éviter une retenue, ou je reste ici et je dors ?
RENARD- Pourquoi tu dormirais pas en cours ?
KOOL-AID- Bonne idée. Tu me réveilleras à la cloche, que je bouge. Il ferme les yeux.
PHOENIX- Tu t'es encore pris un deuxième travail, toi ?
KOOL-AID- Cht, je dors.
PHOENIX- Ok. Désolé.

Un moment s'écoula dans le silence. Bientôt, Kool-Aid s'endormit avec sa facilité habituelle, et, une fois que Phoenix et Renard en furent certains, ils reprirent la conversation.

PHOENIX- Il en fait encore trop... C'est décourageant. Je comprends pourquoi les profs lui font la misère, avec tout ça.
RENARD- Tu sais bien que s'il fait ça, c'est pour pouvoir venir avec nous pendant le voyage.
PHOENIX- Quand bien même... Enfin, je ferais probablement pareil, à sa place.
RENARD- Exact.
PHOENIX- D'ailleurs, toi ? Tu fais comment, pour l'argent ?
RENARD, ignorant la question- Hey ! Regarde, c'est Gratteux et la nouvelle qui s'en-viennent !

Effectivement, les silhouettes des deux Tatoués se dessinaient lentement au loin. Renard eut vite fait de réveiller Kool-Aid avant leur arrivée, bien que cela lui ait déplu.  

RENARD- Yo, Gratteux !
GRATTEUX- Yo.
PHOENIX- Vous avez croisé des profs en venant ?
GRATTEUX- Oui. Ils avaient pas l'air contents de voir qu'on avait une nouvelle.
PHOENIX- C'était à prévoir. Pour les calmer, on ira tous en cours aujourd'hui. Ça marche ?
RENARD- Oui chef.

Phoenix jeta alors un regard insistant à Kool-Aid qui, jusque-là, était resté silencieux. Ce dernier sembla d'abord prêt à se fâcher, mais abandonna vite l'idée et se tourna avec appréhension vers Soleil.

KOOL-AID, renfrogné- Désolé pour hier.
SOLEIL, fermement- C'est correct. J'en verrai d'autres.
KOOL-AID, détournant rapidement le regard- Vous êtes contents maintenant ?
PHOENIX- T'es pas terrible. Mais ça fera.

Immédiatement, Kool-Aid se laissa retomber sur la table, par contre, cette fois, sans essayer de s'endormir. Gratteux quant à lui quitta discrètement Soleil pour s'aventurer juste un peu à côté de la table, là où il cherchait des trèfles la veille. Il sembla reprendre la même activité, dans le silence.

RENARD, à Soleil- Alors comme ça, t'as choisi jaune, pour le tatouage ?
SOLEIL- Ouais.
RENARD- Ça va bien avec tes cheveux !
SOLEIL, qui sourit- Merci.
RENARD, se tournant vers Phoenix- Il lui manque juste un surnom, maintenant, non ?
PHOENIX- Ouais. Il se tourne vers elle à son tour. On peut régler ça maintenant, si t'as une idée.
SOLEIL- Je peux choisir moi-même ?
PHOENIX- Oui, en autant que ton surnom veut dire quelque chose pour toi. Y faut que ça représente qui tu es.
KOOL-AID, dans le vide- Allez, accouche qu'on baptise...
SOLEIL- Quand j'étais petite, ma mère m'appelait "mon soleil"... J'aimerais réutiliser ça...
RENARD- Ça fait concept avec le tatouage jaune ! J'aime ça !
PHOENIX, le sourire en coin- Moi aussi. C'est vrai que ça va faire un peu de lumière d'avoir une fille ici !
KOOL-AID, tout bas- Gna gna gna... le soleil c'est juste bon à être énervant à regarder pis à donner le cancer...
PHOENIX, jetant un regard sévère à Kool-Aid- Ça marche alors ? Tout le monde est d'accord que ça soit Soleil ?
KOOL-AID- Ben oui, ben oui...
PHOENIX- Gratteux ?
GRATTEUX- Moi, je trouve ça cool.
PHOENIX- Bon ! Alors bienvenue dans la bande, Soleil. Tu fais partie de nous, maintenant.
SOLEIL- Merci ! Ça me fait plaisir que vous m'acceptiez.
KOOL-AID- C'est encore drôle...
PHOENIX- Kool-Aid ! Veux-tu bien... !

Soudain, la sonnerie annonçant le premier cours retentit. Kool-Aid, littéralement sauvé par la cloche, en profita pour se lever d'un bond rapidement et s'enfuir.

PHOENIX, qui crie pour que Kool-Aid l'entende- Rendez-vous ici après l'école !
KOOL-AID, au loin- Correct !
PHOENIX, aux autres- Ça vaut pour vous aussi.
RENARD- Inquiète-toi pas, c'est pas comme si j'avais d'autres endroits où aller...
SOLEIL-Je serai là !
RENARD, moqueur- Parle pas comme si on était dans l'armée...

***


Dernière édition par Nakameo le Jeu 27 Nov - 0:22, édité 5 fois
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Nakameo

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MessageSujet: Re: Les Tatoués [Nakameo] [T]   Lun 28 Juil - 2:35

Après l'école, ils se rejoignirent à la table comme convenu. Kool-Aid avait visiblement passé la journée à dormir et débordait d'énergie. Il fut le premier à arriver, suivi de Renard.

KOOL-AID, enjoué- Yo ! Renard !
RENARD- Yo.
KOOL-AID- Les autres s'amènent bientôt ? J'dois partir d'ici dix minutes, moi...
RENARD- T'es bien pressé.
KOOL-AID- D'la job, d'la job...
RENARD, s'assoyant près de lui- Je sais. Peu importe à quel point tu crois que j'ai ramolli, j'ai pas ramolli au point de pas me rendre compte de ça.
KOOL-AID- Toi, ça ira, l'argent pour le voyage ?
RENARD- Je croyais que t'étais au courant que, ce sujet-là, je veux pas en parler.
KOOL-AID- Oui ou non ? Je te demande rien d'autre. Soit t'en as, soit t'en as pas, et je me sacre bien de savoir où et comment tu l'as eu.
RENARD- Dans ce cas-là, oui.
KOOL-AID- Bon. C'est cool. J'voudrais pas me fendre le cul toute la nuit comme ça pour qu'au final, y'en ait un de vous trois qui vienne pas.
PHOENIX, qui s'approche de la table en marchant- Tu oublies qu'on est cinq, maintenant. Plus quatre.
RENARD- Yo.
KOOL-AID- Gna gna gna ! Du pareil au même ! La fille, elle peut bien pas venir, j'm'en câlisse.
PHOENIX- T'es pas bien fin.
KOOL-AID- On s'en fout, c'est entre nous. D'ailleurs, tu tombes bien. Je voulais te demander...

Phoenix était arrivé à leur hauteur, mais n'alla pas s'asseoir. Il resta plutôt debout devant eux, les mains dans les poches.

PHOENIX- Quoi ?
KOOL-AID- À propos des Jardiniers... Ils s'occupent à quoi ces temps-ci ? Tu les as vus dernièrement, toi ?
PHOENIX- J'en sais pas plus que toi. Ils m'ont l'air calme, mais c'est bizarre venant d'eux. Il marque une pause durant laquelle il se frotte les lèvres, puis il fixe Kool-Aid dans les yeux. C'est pas sans m'inquiéter, à vrai dire...
KOOL-AID- C'est ce que je pensais...
PHOENIX- Toi, Renard, t'en sais plus ?
RENARD- Pas trop. Je vais bien jeter un coup d'oeil de leur bord de temps en temps, mais ils ont pas l'air trop actifs.
PHOENIX- Peut-être qu'ils se sont tanné...
RENARD- Compte pas trop là-dessus... Tant qu'à moi, plutôt qu'être la fin, c'est le début d'une nouvelle affaire.
PHOENIX- Probablement, oui.
KOOL-AID- Délinquants de mes deux... Sinon, à part de ça ? T'avais un truc à nous dire, ou pas ? Parce que je dois partir bientôt.
SOLEIL, très enjouée- Salut !
KOOL-AID, sec- Ben tiens. Qui voilà.
PHOENIX- Salut Soleil !
SOLEIL, regardant autour- Gratteux est pas là ?
PHOENIX- Non, pas encore. Y'est sûrement en route...
SOLEIL- Ah bon.

Soleil dépassa Phoenix qui se tenait toujours debout, puis se dirigea vers la table. Elle s'y assit, mais contrairement à Renard et Kool-Aid, elle prit un siège plutôt que la table elle-même.

KOOL-AID, sévère- Salut, Soleil.
SOLEIL, bizarre- Salut ?
KOOL-AID- Tu sais comment que je m'appelle ?
SOLEIL- Kool-Aid.
KOOL-AID- C'est ça.
SOLEIL- Pourquoi ?
KOOL-AID- Pour rien. Pour savoir. Subitement, il fixe Phoenix d'un regard intense. Alors ? T'as quelque chose à dire ou non ?
PHOENIX, légèrement mal-à-l'aise- Oui, j'ai quelque chose à dire. Mais tu préfères pas attendre que Gratteux arrive ?
KOOL-AID- Moi, je m'en fous, mais je dois partir, alors...
RENARD, pointant plus loin- C'est pas la peine, il s'en vient de toute façon.

Effectivement, on pouvait voir Gratteux s'approcher de la table avec sa lenteur habituelle. Remarquant que les autres regardaient dans sa direction, il leur envoya un bref signe de la main.

PHOENIX- Bon ! Tu tombes bien ! Il attend que Gratteux s'asseye à la table, à côté de Soleil, avant de rependre. Alors ! Je me disais que, vu que demain c'est la pleine lune, on pourrait se faire une soirée à la belle étoile sur le toit de l'école. Juste pour le fun.
RENARD- Cool ! C'est une bonne idée !
KOOL-AID, déçu- Ark... C'est cave que je puisse pas venir... Ça aurait été tellement malade.
PHOENIX- Tu peux vraiment pas venir ?
KOOL-AID- Non, je travaille toute la nuit demain.
PHOENIX- Ark... Désolé.
KOOL-AID- Pas grave, gars, c'est pas de ta faute. T'façon, vous êtes bien capables d'avoir du fun sans moi.
RENARD- Phoenix va juste un peu moins se pisser dessus.
KOOL-AID- Hahaha !
PHOENIX- Hey !
RENARD- Haha, scuse.
GRATTEUX- Je pourrai jouer ? D'la guitare ?
RENARD- Ben oui, ben oui, tu joueras tout ce que tu veux mon Gratteux. On va être là pour t'écouter.
GRATTEUX, qui sourit- Cool.
PHOENIX- Toi, Soleil ? Tu voudras venir ?
KOOL-AID- J'te parie qu'elle peut même pas. Ses parents doivent la garder proche de leurs  coeurs et l'empêcher de sortir après sept heures du soir. Elle pourrait se faire manger par le bonhomme sept heures, la petite, ça serait pas drôle !
PHOENIX- Yo, tu...
SOLEIL, le coupant d'un ton sévère- C'est pas interdit de parler de la famille, ici ?
RENARD- Effectivement.
SOLEIL- Alors t'as pas d'affaires à parler de la mienne comme ça, Kool-Aid. Tu sais pas d'où je viens pis j'ai pas envie de te le dire non plus.
KOOL-AID, surpris- Ok, madame.
SOLEIL- Pis pour répondre à ta question, Phoenix, oui je peux venir.

***

Le lendemain matin, Soleil se rendit à nouveau chez Gratteux pour se faire maquiller. Cette fois par contre, il était déjà debout lorsqu'elle cogna à la porte, et il était déjà là lorsque sa soeur, plus vite que lui, l'ouvrit à sa place. Cette dernière s'élança avec joie sur Soleil.

ARIANE- Soleil !
SOLEIL, déstabilisée- Salut...
ARIANE- T'as eu un bon surnom ! Je suis contente pour toi !

Soleil chercha Gratteux du regard, demandant des explications quant aux événements. Il tapota l'épaule d'Ariane, comme pour la rappeler à l'ordre, avant de répondre.

GRATTEUX- Elle voulait absolument que je lui dise quel surnom on t'avait donné.
ARIANE, à Soleil- Il m'a dit que vous alliez faire la fête ce soir, aussi !
SOLEIL- Ah. Oui, c'est vrai.
ARIANE- David a passé la soirée à se pratiquer à la guitare hier !
GRATTEUX, mal-à-l'aise- Entre donc, Soleil... Reste pas dehors...

Tout en souriant à Ariane, elle s'exécuta. Gratteux referma la porte derrière elle et la regarda enlever ses espadrilles.

ARIANE- Et David, tu sais quoi, il veut même pas que je vienne fêter avec vous !
GRATTEUX- Je t'ai déjà expliqué, Ariane... Tu sais comment Kool-Aid est...
ARIANE- T'as dit qu'il serait même pas là, Kool-Aid.
GRATTEUX- C'est pareil pour les autres.
ARIANE- Non, Renard il est gentil avec moi ! Et Phoenix aussi, la dernière fois, on a joué aux Barbies ensemble.
GRATTEUX- Ariane...
ARIANE, qui l'ignore- Et Soleil aussi, elle m'aime bien. Hein, Soleil ?
SOLEIL- Mais oui, je t'aime bien.
ARIANE- Tu vois !
GRATTEUX- Non. Les gars vont boire, ce soir.
ARIANE- Ça change quoi ?
GRATTEUX- Ça change que c'est pas de ton âge. J'te dis pas ça pour être méchant, tu sais... Maman s'en ferait pour toi si je t'amenais.
ARIANE- ...Elle s'en fait pour toi aussi.
GRATTEUX- Alors ça sert à rien de l'inquiéter deux fois plus, hein ?
ARIANE- Ok...
GRATTEUX, flattant les cheveux d'Ariane- C'est bien. J'te jouerai une chanson, si tu veux.
ARIANE, à nouveau contente- Cool ! Elle se tourne vers Soleil. Toi, tu vas bien le surveiller, hein ?
SOLEIL, avec un sourire- Oui, oui.
ARIANE- Ok !

Ariane tendit les mains vers son frère, qui la prit dans ses bras comme la veille.

ARIANE- Bonne journée David.
GRATTEUX- Bonne journée.

Il la redéposa par terre. Ariane courut prendre son sac d'école dans un coin, puis revint enfiler ses souliers dans le vestibule. Elle ouvrit la porte et la traversa.

ARIANE- Bonne journée, Soleil ! On jouera ensemble la prochaine fois !
SOLEIL- Bonne journée !

La porte se referma et Ariane disparut. Puis, Gratteux poussa un soupire et invita, d'un geste de la main, Soleil à le suivre au sous-sol. Ils descendirent l'escalier, l'un à la suite de l'autre. Puis, ils traversèrent le corridor en silence et arrêtèrent dans la salle de bain. Ce matin-là, Gratteux maquilla Soleil à nouveau et lui montra comment s'y prendre pour le faire elle-même à l'avenir.

***

La même journée, lorsque la cloche sonna la fin des cours, les Tatoués s'étaient donné rendez-vous sur le trottoir à la sortie de l'école. Le soleil s'était caché derrière les nuages et il faisait plutôt frisquet. Renard, qui était le premier arrivé, avait descendu les manches de sa chemise qui étaient d'habitude relevées. Ses cheveux étaient lousses. Il était occupé à fixer le ciel d'un mauvais oeil quand Soleil, arrivée discrètement, le surprit par derrière.

RENARD, se retournant- Ah ben ! Salut Soleil !
SOLEIL- Salut !
RENARD- T'as tout ce qui te faut avec toi ?
SOLEIL- Ouais, j'ai tout. Toi ? T'as besoin de retourner chez toi ?
RENARD, qui se chuchote à lui-même- Chez moi... Ben voyons... Puis, d'une voix plus vive, il s'adresse à nouveau à Soleil. Non, je suis correct.
SOLEIL- Cool !
RENARD- Tu m'as l'air contente, à soir.
SOLEIL- Pas pire contente, oui !
RENARD, se fourrant les mains dans les poches- J'peux-tu savoir pourquoi ? Ah non, laisse-moi deviner. C'est parce qu'on va passer la nuit ensemble ?
SOLEIL- Pas besoin de le dire de cette façon-là...
RENARD- Hahaha ! T'es naïve ! C'est quand même ça qu'on s'en va faire, t'sais !

Sans crier gare, Renard passa son bras autour les épaules de Soleil, qui sembla soudain tendue.  Elle essaya discrètement de se dégager, mais le blond resserra son étreinte comme pour lui demander de le laisser s'amuser. Mal-à-l'aise, elle se laissa faire.

RENARD, sourire en coin- Alors comme ça, ça te fait pas peur de rester seule avec trois gars au milieu de la nuit ?
SOLEIL- Ça devrait ?
RENARD, s'exclamant soudain- Ben coudonc ! T'as quel âge, pour être blanche de même ?

Gênée que Renard parle aussi fort, Soleil observa les élèves qui passaient avec désarroi. Les secondes lui semblaient s'étirer anormalement longtemps,  jusqu'à ce qu'elle aperçoive Phoenix qui avançait vers eux. Il était accompagné de Kool-Aid, qui contrairement au chef ne semblait aucunement incommodé par la température.

KOOL-AID, au loin- Hey, le Renard ! Késsé que t'es encore en train de crisser ?
RENARD- Rien, rien.
KOOL-AID, le pointant du doigt- Ben si tu crisses rien, enlève tes pattes de là !

Phoenix et Kool-Aid s'arrêtèrent près d'eux et Renard enleva immédiatement ses "pattes" de sur Soleil. Ainsi libérée, elle se rangea près de Phoenix, qui était affairé à frotter les manches de sa veste en laine contre sa peau, comme pour se réchauffer.

RENARD- Je croyais que t'étais pas supposé être là, Kool-Aid.
KOOL-AID- Effectivement. Je m'en-vais travailler de ce pas. Il s'avance vers Phoenix et lui tend un petit porte-clés. Tiens. T'es mieux de le surveiller, lui, qu'il me fasse pas de cochonneries.
PHOENIX, rangeant la clé dans sa poche arrière- Mais oui. Fais-toi en pas avec ça, mon Kool-Aid.
KOOL-AID- Fais-toi en pas... C'est ça, oui. T'as le dos comme un canard, Phoenix.
PHOENIX- Hein ?
KOOL-AID- T'en laisses trop passer.
PHOENIX- De quoi tu parles, j'en laisse trop passer ? C'est toi qui dramatise...
RENARD- Ouain, vas-t-en donc travailler, là.
KOOL-AID, s'étirant- Ah ! Esti que ça me tente pas !

Cela dit, le garçon aux cheveux noirs s'éloigna d'un bon pas pour quitter le territoire de l'école. Les autres le regardèrent  s'éloigner un moment, puis Phoenix et Soleil s'échangèrent un bref regard tandis que Renard avait toujours le dos tourné. Le chef dût juger qu'elle avait l'air de bien se porter, car il changea le sujet de conversation.

PHOENIX- Il fait pas chaud, hein ?
RENARD- Peut-être, mais il fait pas froid non plus... T'es frileux.
PHOENIX- La température va dropper encore, pendant la nuit, hein... ?
RENARD- Probablement. Il sort un paquet de gomme d'une de ses poches. Il en prend une. On s'en-va chez Kool-Aid, là ?
PHOENIX- Ouais.
RENARD- Tu devrais prendre une de ses vestes en passant.
PHOENIX- Tu crois qu'il a des vestes, ce gars-là ?
RENARD, interpellé- Oh. Bonne question... Enfin, sûrement que oui. Il est humain aussi.

Un moment de silence s'installa, durant lequel Soleil se demanda dans quel genre d'endroit Kool-Aid habitait, et surtout pour quelle raison il laissait ses amis y aller. D'après elle, il n'avait pas l'air du genre commode et encore moins du genre à prêter ses choses.

Contrairement à Renard qui était muni d'un simple sac en plastique visiblement étiré, Phoenix portait un sac d'école qui était probablement rempli de choses sans aucun lien avec la pédagogie. Il pinçait sa lèvre inférieure à l'occasion, là où il avait un piercing, comme pour se désennuyer. Quelques fois, il grimaça de s'être mordu trop fort.

Les élèves eurent bientôt tous déserté le trottoir, certains partis en autobus et d'autres à pied. Les  trois Tatoués étaient pratiquement les derniers dans la place.

Comme à son habitude, Gratteux arriva en dernier, d'un pas peu pressé. Il était habillé assez chaudement, avec un foulard et un chandail à manches longues. Il s'était fait un chignon avec ses dreadlocks et portait l'étui de sa guitare sur son dos.

RENARD- Salut Gratteux !
GRATTEUX- Salut.

Phoenix sembla sortir de la lune. Il se tourna vers Gratteux, exhibant sans mot les clés que Kool-Aid lui avait données plus tôt. Le guitariste eut l'air de les reconnaître.

PHOENIX- T'es prêt à partir ?
GRATTEUX- Oui.
PHOENIX- Cool. Il se tourne vers Renard et Soleil. Vous aussi ?
RENARD- Ouais.
PHOENIX- Alors on y va.

Ils quittèrent le trottoir et se mirent à marcher en direction de l'endroit où Kool-Aid habitait.

***

Après une marche de plus ou moins trente minutes, ils s'arrêtèrent devant une sorte de taudis plutôt délabré, qui penchait légèrement sur le côté. Le trajet s'était fait tranquillement, Phoenix et Renard menant le chemin et causant de tout et de rien à l'avant. Soleil les suivait avec une certaine distance, et Gratteux, solitaire, fermait la marche.

Les deux gars en tête s'arrêtèrent sur le trottoir devant la petite maison pour attendre les deux autres. Ils étaient dans un quartier visiblement assez pauvre, rempli de baraques délabrées, toutes ou pratiquement en forme de boîte. Quelques rares arbres égayaient le paysage monotone.

SOLEIL- C'est ici qu'il habite, Kool-Aid ?
PHOENIX- Ouais.
RENARD- Tu trouves que ça en arrache ?
SOLEIL- Ben... honnêtement, oui.
PHOENIX- C'est pas grave. On a tous eu la même réaction, la première fois. C'est parce qu'il vit seul, alors il a pas beaucoup d'argent à investir là-dedans, déjà qu'il doit travailler en même temps d'aller à l'école.
SOLEIL- Ça a l'air dur...
PHOENIX- Il est fort. Et c'est toujours pas mal; le bonhomme qui lui loue ce shack-là sait que sa place est tellement miteuse qu'il lui fait un prix plus qu'abordable. C'est un mal pour un bien.

Cela dit, les quatre jeunes marchèrent le peu de distance qui les séparait de la porte de l'habitacle, et Phoenix fit tourner dans la serrure les clés que Kool-Aid lui avait prêtées. Puis, il enfonça son genou dans la porte, qui résista un moment avant de s'ouvrir subitement.

PHOENIX, se rangeant sur le côté- Après vous.

Ils entrèrent tous, l'un après l'autre, et enlevèrent leurs souliers à l'entrée. L'intérieur de la bâtisse faisait tout aussi dur que l'extérieur, on aurait cru un vieux cabanon. Il n'y avait qu'une seule et même pièce, carrée. Dans un coin, il y avait un lit où trônaient de minces couvertures éparpillées, dans l'autre, un divan à moitié défoncé et une télé qui avait probablement été récupérée dans les déchets. Il y avait plus loin un très vieux frigo, qui émettait un ronron puissant, devant lequel étaient placés une table au vernis égratigné et quatre chaises pliantes.

Dans une armoire croche à la porte entrouverte, Soleil devina un ensemble de cuisine de camping et quelques ustensiles. Phoenix ouvrit un garde-robe à proximité pour dévoiler un certain nombre de vêtements et un micro-ondes, qui, bizarrement, était branché à l'intérieur, par terre. Il se mit à chercher quelque chose de chaud à emprunter.

Dans un dernier coin de la pièce, il y avait une machine à laver cabossée branchée à côté de plusieurs rideaux de douches qui, attachés au plafond par des clous, faisaient fit de murs. Probablement une salle de bain improvisée.

Le tout était agrémenté par une tapisserie florale défraichie et une petite fenêtre sans rideau qui, laissée ouverte, permettait à l'air extérieur et à un peu de lumière d'entrer. Soleil se permit enfin d'entrer, et le plancher taché craqua sous ses pas.

RENARD, à Phoenix- Alors ? Il en a, des vestes, ou non ?
PHOENIX, décrochant une veste bleue très ample- Oui, il en a.
RENARD- Eh ben. Tu l'as déjà vu porter ça, toi ?
PHOENIX- Non.
RENARD- Ça doit être le genre de choses qu'il fait dans le secret.
PHOENIX- Haha, je sais pas.

Gratteux, qui avait déposé sa guitare près de lui, s'était assis sur un des bras défaits du divan et les regardait calmement. Soleil, plus mal-à-l'aise que lui, n'osait rien toucher et restait debout.

RENARD- Alors, on fait quoi ?
PHOENIX- C'que vous voulez. On va attendre ici que le soleil se couche.

Phoenix ouvrit le frigo pour vérifier que Kool-Aid lui avait bien laissé des saucisses à hot-dog, comme il lui avait demandé. Remarquant que oui, il laissa de l'argent sur la table.

GRATTEUX- On va se faire des hot-dogs ?
PHOENIX- Oui. On se fera un feu rendu là-bas... J'ai amené ça, pour manger en attendant. Il sort un très gros paquet de bretzels de son sac à dos et le pose sur la table.
SOLEIL, hésitante- On va faire un feu sur le toit de l'école... ?
PHOENIX- Oui.
SOLEIL- C'est pas dangereux ?
RENARD- Ça pourrait l'être si on était inconscients. Mais on l'est pas.
SOLEIL- Même pour les nageurs olympiques, y'a toujours des risques de noyade...
RENARD- Qu'est-ce que tu veux prouver par là ?
SOLEIL- Rien...
PHOENIX- Inquiète-toi pas, y'en a toujours un pour surveiller le feu. Et le toit de l'école est assez haut pour que les gens puissent pas remarquer le feu d'en bas.
SOLEIL- Je vous fait confiance alors...
RENARD- C'est bien.

Gratteux attrapa le sac de bretzels et l'ouvrit. Il s'en prit une poignée avant d'en offrir à Soleil, qui refusa d'un signe de tête, puis à Renard qui décida de se mettre à manger à même le sac. Phoenix quant à lui se remit à fouiller dans son sac pour en sortir deux avocats et une tomate, se dirigeant ensuite vers l'armoire où Kool-Aid rangeait ses affaires de cuisine. Il entreprit de faire du guacamole.

RENARD, entre deux bretzels- Phoenix, tu es au courant que d'habitude, on mange du guacamole avec des chips de maïs, pas avec des bretzels ?
PHOENIX- Je sais, mais on avait ce sac-là qui trainait chez nous. Tu devrais pas te plaindre, c'est ma tournée.
RENARD, rieur- Je me plains pas... J'te trouve juste excentrique.

Soleil, toujours debout, osa enfin s'appuyer sur le dossier du divan, près de Gratteux. En regardant la télé éteinte qui en était près, elle remarqua une console de jeu bien entretenue qui contrastait avec l'état d'ensemble de la maison. Il y avait quatre manettes.

SOLEIL- Kool-Aid a un GameCube ?
PHOENIX- Ah, oui. En principe, c'est le mien, mais je le laisse ici.
RENARD, enjoué- Hey ! On se fait une game ?
GRATTEUX- Bonne idée.
SOLEIL- Vous avez quoi, comme jeux ?
RENARD, qui se lève pour ouvrir la télé- On a juste Mario Party, en fait. T'as déjà joué ?
SOLEIL- Un peu.

***

Chez Kool-Aid, ils avaient fini par jouer à Mario Party jusqu'à ce que le soleil se couche. Soleil s'était bien défendue, mais elle avait été devancée par Renard.  Par la suite, ils étaient retournés à l'école et Renard avait réussi à entrer par effraction dans le hangar du concierge pour y prendre une échelle, qu'ils utilisèrent pour monter sur le toit de l'école. Apparemment, ils avaient l'habitude de monter à force de bras, mais ils trouvaient ça dangereux pour Soleil.

Comme prévu, ils avaient fait un feu sur le plus haut toit de l'école et venaient de finir de manger leurs hot-dogs, qu'ils avaient fait griller dessus. Renard avait amené quelques bouteilles de bière, qu'il avait partagées avec Phoenix et Gratteux. Soleil avait poliment refusé l'offre.

RENARD- Vous avez réalisé un truc ?
GRATTEUX- Quoi ?
RENARD- Maintenant qu'on est cinq dans la bande, on peut plus faire semblant d'être les Télétubbies.
SOLEIL- Vous faisiez ça ?
GRATTEUX- Non, il dit n'importe quoi.
RENARD- Je dis pas n'importe quoi, Gratteux. La preuve c'est que t'étais Tinky-Winky.
GRATTEUX- J'ai jamais demandé à l'être.
PHOENIX- Au moins t'avais deux points en commun avec: y'est mauve pis y'est grand. Moi j'étais pogné avec Po juste parce qu'il était rouge.
RENARD- Parle pas, moi j'étais pogné avec Lala pis j'suis même pas jaune. Il prend une gorgée de bière.
SOLEIL, qui se retient de rire- Et Kool-Aid, c'était Dipsy ?
RENARD- Ouais ! Parce que Dipsy est rebelle !
PHOENIX- Ben Lala est contente, elle.
RENARD- Tu me connais mieux que juste "content," Phoenix.
PHOENIX- Pis ? J'me promène-tu avec une trottinette, moi ?
RENARD- Parce que j'ai l'air de me promener avec un ballon géant ? J'aurais l'air cave en pas-pour-rire.
GRATTEUX, à lui-même- Sérieux... Les idées d'Ariane, des fois...
PHOENIX- Ah ! Alors c'était son idée, les Télétubbies, au départ ?
GRATTEUX- Ouais.
PHOENIX- Haha, j'avais oublié ça. D'un coup, il semble avoir un éclair de génie. Attendez. Soleil, elle pourrait faire le bébé dans le soleil.
RENARD- Mon dieu, c'est vrai ! Soleil, essaie de rire comme lui !
SOLEIL, incertaine- ...Hahaha ?
RENARD- Ça demande plus de pratique.
PHOENIX- "C'est l'heure de dire au revoir, c'est l'heure de dire au revoir !"
RENARD- Hahaha, c'est bon !
PHOENIX- Hey, Gratteux ?
GRATTEUX- Oui ?
PHOENIX, qui pointe la guitare de Gratteux- Tu veux jouer ?
GRATTEUX, confus- Les Télétubbies ?
PHOENIX- Haha, parce que tu la connais ? Non, n'importe quoi, ce qui te fait plaisir.
GRATTEUX, qui sourit- Je peux ?
RENARD- Ben oui, on aime ça t'entendre jouer !

Gratteux prit une gorgée de bière, puis se leva et vint se rassoir avec sa guitare. Il la sortit de son étui et pratiqua quelques accords avant de se mettre à jouer "Le Kid" de Jonathan Painchaud.


Dans le vieux Québec un kid joue de la guitare
Chauffe la foule avec un refrain un peu ringard
Regarde dans son case où est rendue sa fortune
Joue une toune anglaise pour faire tomber le pécule

Une coupe de japonais
Viennent le prendre en photo
Mais sans un mot jamais
Pas même un arigato
Mais qu'à cela ne tienne
Il n'a pas l'âme en deuil
De jeunes ontariennes
Rient en lui faisant de l'oeil

Et il se dit qu'un jour
Enfin ce s'ra son tour
De jouer sur les grandes scènes des contrés les plus lointaines
Et il se dit encore qu'le vent va virer d'bord
Et qu'même riche et connu jamais il n'oubliera la rue

Il passe l'après midi
Entre un mime immobile
Un vieux peintre fini
Et l'bruit des automobiles

Dans le chaos ambiant
Le kid ferme les yeux
Il s'évade en chantant
Et il chante tant qu'il peut

Et il se dit qu'un jour
Enfin ce s'ra son tour
De jouer sur les grandes scènes des contrés les plus lointaines
Et il se dit encore qu'le vent va virer d'bord
Et qu'même riche et connu jamais il n'oubliera la rue

La journée terminée
Passe acheter quelques canettes
De l'herbe qui fait rêver
D'la bouffe et des cigarettes
Se retrouve en quek'part
Avec d'autres musiciens
S'faire à croire ivres morts
Que la gloire est pour demain

Et ils se disent qu'un jour
Enfin se s'ra leur tour
De jouer sur les grandes scènes des contrées les plus lointaines
Et ils se disent encore
Qu'le vent va virer d'bord
Et qu'même riches et connus
Jamais ils n'oublieront la rue


À la fin, ils restèrent silencieux pendant un moment. Ils réfléchissaient.

RENARD- C'est beau, comme paroles.
PHOENIX- Ouais. On dirait que tu joues toujours les bonnes tounes au bon moment.
GRATTEUX, gêné par le compliment- Merci.
SOLEIL- Tu peux en jouer une deuxième ?
PHOENIX- Tiens, t'as une nouvelle fan.
GRATTEUX- ...Vous aimeriez laquelle ?
RENARD- Oh, fais "Libérez le Trésor" ! Je l'aime, celle-là !


Martin dans le Nord regarde les nuages
Et se cherche un avenir en étouffant la rage
Qui lui serre la gorge
Comme un foulard qui pique le cou

Ses parents le dégoûtent et le prennent pour un fou
Il s'emmerde à l'école et se moque de tout
Ce qui bouge, ce qui pense
Ceux qui se pensent plus grand que lui

Alors il sent l'orage qui menace le ciel de sa vie

Il existe un trésor, une richesse qui dort
Dans le coeur des enfants malaimés
Sous le poids du silence et de l'indifférence
Trop souvent le trésor reste caché

Libérez le trésor
Libérez le trésor

Marie dans le Sud, les mâchoires serrées
La peur est une habitude qu'elle ne peut pas laver
De ses draps, de ses jupes,
De ses cheveux couleur de blé

Elle sait que le vampire est encore en liberté
Complet noir et cravate, innocence prouvée
La parole d'un homme
Contre une âme mutilée

Alors elle sent l'orage qui déchire le ciel de sa vie

Il existe un trésor, une richesse qui dort
Dans le coeur des enfants malaimés
Sous le poids du silence et de l'indifférence
Trop souvent le trésor reste caché

Libérez le trésor
Libérez le trésor
Libérez le trésor

Et ils traînent leur peine jusqu'au Parc Lafontaine
Pour les cristaux de haine qui leur gèlent les veines
Ils se vendent le corps comme on venge la mort d'un ami

Et ils cherchent l'amour dans les ruelles du Paradis

Il existe un trésor, une richesse qui dort
Dans le coeur des enfants malaimés
Sous le poids du silence et de l´indifférence
Trop souvent le trésor reste caché

Libérez le trésor

Les Tatoués eurent un sourire triste.

***

RENARD, qui allume son téléphone- On joue à vérité-conséquence ?
PHOENIX- Pourquoi pas.
RENARD- Ok, c'est Soleil qui commence.
SOLEIL- Hein ? Moi ?
RENARD- Oui, oui, toi... Fais pas ta gênée...
PHOENIX- Renard, t'as trop bu, tu deviens malpoli.
RENARD- Je m'en fous, on est entre amis. Hein Soleil que je te dérange pas ?
SOLEIL- Ouais, c'est cool.
RENARD- Bon. Alors on commence. Vérité ou conséquence ?
SOLEIL- Vérité.
RENARD, se parlant à lui-même- T'as pas vu comment elle est blanche, celle-là...
SOLEIL- Hein ?
RENARD- T'aurais pu prendre conséquence.
SOLEIL- Ça m'inquiète, c'est la première fois que je joue avec vous.
RENARD- Beh c'est pas nous qui l'a inventé, le jeu, hein ! Il lui brandit son téléphone à lafigure, pour lui montrer l'écran de jeu.
PHOENIX- C'est pas grave Renard, elle fera conséquence une prochaine fois. Obtempère, au lieu.
RENARD- Oui chef, oui chef... Il pose le doigt sur l'écran de son téléphone. Bon. Ça va comme suit : "Qu'est-ce que tu veux être quand tu seras plus grande ?"
SOLEIL- Heureuse ?
RENARD- Non, comme travail, innocente.
SOLEIL- Hum... Je sais pas... Quand j'étais petite, j'voulais devenir cuisinière, mais je crois que finalement, je préfèrerais un truc comme travailleuse sociale...
PHOENIX, surpris- Vraiment ? C'est rare, le monde qui s'enlignent là-dedans.
SOLEIL- Ben, je suis pas encore sûre...
RENARD- Ça en fait une autre qui veut faire une job de crève-faim !
GRATTEUX- J'aime pas ça quand tu dis ça.
RENARD- Je dis les choses comme elles sont, Gratteux.
GRATTEUX- Quand même.
PHOENIX- Anyway. C'est mon tour.
RENARD- Ok. Vérité ou conséquence ?
PHOENIX- Je vais y aller pour... Il pianote des doigts sur sa cuisse, comme s'il réfléchissait. Vérité !
RENARD- Ben tiens, une autre mauviette.
PHOENIX- Veux-tu, Renard...
RENARD, regardant son téléphone- "T'as-tu déjà triché à un examen ?"
PHOENIX- Ben voyons, tout le monde fait ça !
RENARD- Ouain, c'est plate comme question. Je t'en pose une autre ?
PHOENIX- Ouais, vas-y.
RENARD- "C'était quoi ton dessin-animé préféré quand t'étais jeune ?"
PHOENIX- Oh. Euh...  Ça a bien dû être Batman, j'sais bien...
GRATTEUX, le visage rieur- Nana nana nana nana nana nana nana nana Batman !
PHOENIX- Haha, ouais ! C'est ça !
RENARD- Mon tour ! Il passe son téléphone à Phoenix.
PHOENIX- Ok... Vérité ou conséquence ?
RENARD- Conséquence.
PHOENIX, qui sourit- T'as pas idée à quel point je t'aurais blasté si t'avais dit vérité...
RENARD- Ben non, je suis pas moumoune comme toi. Envoye, shoot.
PHOENIX- "Prends quelqu'un sur ton dos pis marche avec."
RENARD- Haha, cool ! Je choisis qui je veux ?
PHOENIX- C'est plate à dire, mais oui.
RENARD- Je prends Soleil, d'abord.
SOLEIL, interpellée- Moi ?
PHOENIX- Ah, si ça avait été de moi, je t'aurais demandé de prendre Gratteux.
GRATTEUX- Pourquoi ?
PHOENIX, avec un sourire malicieux- Parce qu'il aurait eu de la misère.
RENARD- N'importe quoi, j'aurais aucun problème avec Gratteux.
PHOENIX- Alors essaie.
RENARD- Et mon occasion de toucher les fesses de la fille, alors ?
SOLEIL- Ah ! C'est à ça que tu pensais ?
RENARD- Ça va, je suis un gars. C'est naturel.
PHOENIX, sur un ton de plaisanterie- Ah, pauvre Soleil... Il se tourne vers Renard. Alors ? Tu le prends, Gratteux, oui ou non ?
RENARD, se levant- Mais oui, mais oui. Vous êtes quand même sales de m'obliger à prouver des affaires de même maintenant.
PHOENIX- C'est toi qui es sale.
RENARD, qui ignore Phoenix- Envoye, lève-toi, Gratteux.
GRATTEUX, se levant- Ça m'inquiète, cette emmanchure-là.
RENARD- Ben voyons ! Dis-moi pas que toi aussi, tu doutes de moi !

Tandis que Renard s'accroupissait, Gratteux marcha jusqu'à derrière lui. Il regarda le dos du blond avec désapprobation.

RENARD- Allez, embarque.
GRATTEUX- Je suis plus grand que toi...
RENARD- On s'en fout, embarque.

Gratteux passa une de ses jambes sur l'épaule de Renard. Ce dernier eut vite fait de lui taper le pied pour lui signifier de l'enlever.

RENARD- Sur mon dos, pas sur mes épaules, grand taré !
GRATTEUX- Ma soeur préfère les épaules.
RENARD- Ta soeur mesure pas six pieds deux, contrairement à toi !

Ils reprirent, devant le regard amusé de Phoenix. Gratteux finit par réussir à monter sur le dos de Renard, et il se releva enfin, de peine et de misère.

RENARD, tout bas- Mon dieu, imagine si j'avais pu prendre Soleil sur mes épaules... L'aubaine...
GRATTEUX- Renard, tu sais quoi ? Tu pues la bière.
RENARD, qui se met à courir avec difficulté- Oh, ta gueule !

Renard courut quelques instants, ballotant son ami de tous les côtés tandis que Phoenix riait de leur performance pitoyable. Soleil se surprit à pouffer de rire quand Gratteux se mit à imiter des bruits de voiture avec cynisme. Bientôt, Renard fut fatigué.

RENARD, essoufflé- Bon, t'es lourd.

Sans crier gare, il lâcha Gratteux, qui réussit avec difficulté à retomber sur ses pieds. Les deux gars revinrent tranquillement se rassoir près du feu.

GRATTEUX- Je savais que ça finirait comme ça
RENARD- Bla bla bla, je vous ai quand même prouvé que je pouvais le faire. Ton tour, Gratteux.
PHOENIX, qui passe le téléphone à Soleil- Tiens, à toi de poser la question.
SOLEIL- Ok... Bon, hum... Vérité ou conséquence ?
GRATTEUX- Vérité.
RENARD- Pas toi aussi !
GRATTEUX- Tais-toi.
SOLEIL- "T'as-tu déjà embrassé quelqu'un ?"...
RENARD- Oh, c'est intéressant, ça !
GRATTEUX- Je vois pas en quoi.
RENARD- Menteur. T'es cachottier, toi...
GRATTEUX, gêné- Pas autant que toi.
PHOENIX- Ouain... Vous l'êtes tous les deux, mais pas par-rapport aux même choses...
RENARD- J'imagine. Tout le monde a ses secrets, dans cette bande-ci... Anyway. Ça va faire, la psychologie. Réponds donc, Gratteux.
GRATTEUX- J'ai jamais embrassé, mais j'ai déjà été embrassé...
RENARD, surpris- Ah ouain ! Par qui ?
GRATTEUX- Une fille, là... un moment donné...
RENARD- Tu l'aimais ?
GRATTEUX- C'était pas ça, la question, Renard.
RENARD- Ben j'te demande.
GRATTEUX- Ben j'te réponds pas.
RENARD, content- Ah... ! Ça veut dire oui !
GRATTEUX- Non, ça veut rien dire. Il tend la main vers Soleil, pour lui demander le téléphone. Ton tour, Soleil.
SOLEIL, qui donne lui donne- Conséquence.
GRATTEUX- ..."Garde ta respiration pour soixante secondes."
SOLEIL- Quelqu'un a une montre ?
RENARD- Y'en a une sur mon phone.
GRATTEUX- Attendez, là... Il cherche sur le téléphone pendant un moment. Bon. Il se tourne vers Soleil. T'es prête ?
SOLEIL- Oui
GRATTEUX- Alors un... deux... trois... go.

Soleil commença à retenir sa respiration. Au même moment, Renard se leva et alla s'asseoir près d'elle. Comme elle ne pouvait pas parler, elle fronça les sourcils et lança un regard à Gratteux.

GRATTEUX- Pourquoi tu t'approches ?
RENARD- Pour vérifier qu'elle respire pas.
GRATTEUX- Opportuniste.
RENAUD- Puceau.

Comme fâchée, Soleil pointa Renard du menton.

PHOENIX- Hey, vous savez combien de bébés ça prend pour peinturer une porte de garage ?
RENARD, se tournant vers lui- Haha, combien ?
PHOENIX- Juste un, si tu le lances assez fort...

De concert avec les autres, Soleil pouffa de rire et perdit ainsi la conséquence.

SOLEIL, souriante- Aww ! C'est de ta faute, Phoenix !
PHOENIX- Hahaha, désolé.
SOLEIL- By the way, Renard, tu pues l'alcool.
RENARD, s'éloignant- Osti, allez-vous me lâcher avec ça !
GRATTEUX- Ton tour, Phoenix. Vérité ou conséquence ?
PHOENIX- Vas-y pour conséquence.
GRATTEUX- Ok. Il tapote l'écran. ..."Laisse un autre joueur s'asseoir sur toi jusqu'à la fin de la partie..."
PHOENIX- Je choisis ?
GRATTEUX- Oui.
PHOENIX- Il prend un air satisfait et regarde Renard. Alors je choisis Soleil.
RENARD- Come on, t'es sale.
PHOENIX, levant les mains- Ah ! Le hasard a décidé ! Il s'étire pour éloigner sa bouteille de bière. Tu viens, Soleil ?

Phoenix changea de position pour s'asseoir d'une meilleure manière, en indien. Soleil se leva en silence et vint s'asseoir dans le creux formé par ses jambes. Renard la regarda s'éloigner de lui avec amertume.

PHOENIX- T'es pas pire à l'aise ?
SOLEIL- Ouais.
PHOENIX- Cool.
RENARD, tout bas- Check ça, elle va sentir une bosse bientôt...
PHOENIX, sec- Je t'ai entendu, Renard.
GRATTEUX, mal-à-l'aise, il regarde Renard- C'est à ton tour...
RENARD- Vérité.
GRATTEUX- ..."Qu'est-ce que tu regardes en premier chez l'autre sexe ?"
RENARD- Les lèvres.
GRATTEUX- Bon. Ben c'est mon tour.
PHOENIX, qui s'étire le bras- Passe-moi le phone, je veux demander.
GRATTEUX- Tiens. Il lui met dans la main.
PHOENIX- Merci... Vérité ou conséquence ?
GRATTEUX- Vérité.
PHOENIX- Hum... Il pose son menton sur l'épaule de Soleil pour lire. "T'as déjà fumé ?"
GRATTEUX- Oui.
PHOENIX- Ah ? T'as fumé quoi ?
GRATTEUX- Des cigarettes.
PHOENIX- Jamais de drogue ?
GRATTEUX- ... J'ai l'air d'un drogué ?
PHOENIX- Je m'informe, c'est tout... Moi, j'ai déjà pris un joint.
RENARD- T'es moins bon-enfant que ce tu parais.
PHOENIX- J'sais pas... Y'a une différence entre l'essayer et en être dépendant.
GRATTEUX- C'est sûr.
PHOENIX- C'est ton tour, Soleil. Vérité ou conséquence ?
SOLEIL- Vérité...
GRATTEUX- T'as l'air fatiguée.
SOLEIL- Oui, un peu...
RENARD- Y'est rendu quelle heure, là ?
PHOENIX, qui regarde l'heure sur le téléphone- Bientôt minuit.
RENARD- Ah ! Ben ça va être l'heure des histoires d'horreur !
PHOENIX- Encore ça... ?
RENARD- Ben oui, encore ça. Je me suis donné la peine d'en chercher des bonnes, hier. Ça va te tenir réveillée, Soleil.
SOLEIL- Je suis pas en train de m'endormir non plus, là...
RENARD, qui pense tout haut- Ah, c'est plate que Kool-Aid soit pas là... C'est lui qui raconte le mieux.
PHOENIX- Moi, ça m'arrange. Il me fait peur.
GRATTEUX- C'est ça le but.
SOLEIL- T'aimes ça, toi, Gratteux, les histoires d'horreur ?
GRATTEUX, surpris- Moi ?
SOLEIL- Oui, toi.
GRATTEUX- Moi... Euh... Je suis pas un grand fan, mais ça m'amuse quand même...
RENARD, à Soleil- Toi, t'aimes ça ?
SOLEIL- Correct.
RENARD, souriant avec malice- Et ça te fait peur ?
SOLEIL- Ça dépend lesquelles.
RENARD- Ah, ça me motive encore plus ! Il se lève. On commence ça bientôt, j'vas aller me dégourdir les jambes avant !

Renard s'éloigna sans grande hâte et prit l'échelle pour se rendre au toit inférieur. Gratteux se leva à son tour, s'étirant quelques peu tout en regardant le ciel étoilé. La lune était pleine et, même si les Tatoués avaient un peu froid, il faisait beau. Bientôt, Gratteux se pencha pour ramasser sa guitare avant de retourner s'asseoir.

GRATTEUX- Je peux en jouer une autre ?
PHOENIX, souriant- Si ça te fait plaisir.

Il se mit à jouer doucement, pas très fort. Il ne chantait qu'en murmurant, les yeux fermés.


Un ballon qui vole dans le désert
Un fantôme qui ne hante personne
Un météore, sans rien sur sa trajectoire
Un monstre marin encore inconnu
Dans un lac non répertorié
Un cadeau de Noël oublié dans le garde-robe
La radio qui joue toute seule, au chalet

Une entrée parmi les desserts
Une idée qu'on abandonne
Un petit ressort
Sûrement utile quelque part
Un proverbe qui passe inaperçu
Sur une page à moitié déchirée
Être l’ami qui perd une année d’école
Parce qu'yé né en octobre
Un poisson des grands fonds
Qu’on voit jamais

Je cherche encore mon vrai potentiel
J’ai mis des pièges à ourse dans mon ciel
J’attends des astronautes un appel
Je cherche encore mon vrai potentiel
J’ai mis des pièges à ourse sur du miel
Des pistes demeurent nébuleuses dans mon ciel

Je cherche encore mon vrai potentiel
J’ai mis des pièges à ours dans mon ciel
J’attends des astronautes un appel
Je cherche encore mon vrai potentiel
J’ai mis des pièges à ourse sur du miel
Des pistes demeurent nébuleuses dans mon ciel


Pendant que Gratteux jouait cette chanson qu'il semblait jouer plus pour s'entendre lui-même que pour que les autres ne l'écoutent, Phoenix posa à nouveau la tête contre l'épaule de Soleil, qui était toujours sur ses genoux. Il s'adressa à elle à mi-voix.

PHOENIX- Ça te dérange pas, qu'on reste comme ça ?
SOLEIL, qui baisse les yeux- Non.
PHOENIX- T'es sûre ?
SOLEIL- Oui.
PHOENIX- Cool.

Ils se turent un moment. Soleil regardait Gratteux, au loin, et se mit à admirer l'amour qu'il portait à la musique qu'il jouait, à son instrument. Il paraissait serein. Phoenix, qui le regardait aussi, profitait quant à lui de l'air frais de la nuit et de l'odeur du feu qui s'y mêlait. Avant que la chanson ne se termine, il s'adressa à Soleil une deuxième fois.

PHOENIX- Je sens la bière, moi ?
SOLEIL- Non.
PHOENIX- Je sens comment ?
SOLEIL- Tu sens la lessive. Et l'homme un peu, aussi.
PHOENIX- Eh ben...

Gratteux eut bientôt fini de jouer. Il avait rouvert ses yeux au cours de la chanson pour fixer le ciel nocturne, mais son regard revint se poser sur Phoenix et Soleil. Une émotion étrange, indéfinissable, voila son visage quelques instants puis s'effaça sans laisser de traces.

Peu de temps après, Renard remonta sur le plus haut toit et tira l'échelle derrière lui. Il marchait bizarrement, en faisant des gestes exagérés. Soleil ne s'en doutait pas, mais les deux autres savaient que si Renard s'était éloigné, c'était plus parce qu'il voulait aller pisser que pour se dégourdir les jambes. Il s'arrêta lorsqu'il aperçut Phoenix et Soleil.

RENARD- Ben ! Vous êtes encore assis de même ? Tu crois pas que t'en profites un peu, Phoenix ?
PHOENIX, faussement désolé- Mais j'ai froid...

Il enlaça Soleil, comme s'il l'utilisait pour se réchauffer. Remarquant que ça la mettait mal-à-l'aise, il se ravisa. Renard pointa la bouteille de bière que Phoenix avait tassée plus tôt.

RENARD- Bois, ça va te donner chaud.
PHOENIX, qui continue sur sa lancée- Mais j'ai peur des histoires d'horreur...
RENARD- Come on, on n'a même pas commencé encore. T'as quel âge ?
PHOENIX- L'âge d'avoir plus chaud quand une fille est assise sur moi.
SOLEIL- Arrêtez ça, ça devient gênant.
PHOENIX- Désolé.
RENARD, cynique- "Désolé"... C'est ça, oui. Gêne-toi pas de te tasser si tu sens une bosse, Soleil.
PHOENIX- Franchement... Ta gueule.

Renard s'éloigna et retourna s'asseoir au même endroit que plus tôt.

RENARD, de meilleure humeur- Bon ! On commence ?
GRATTEUX- Quand tu veux.
RENARD- Les dames d'abord. T'en as une, Soleil ?
SOLEIL- Oui, mais vous la connaissez peut-être déjà...
RENARD- C'est pas grave, vas-y quand même.
SOLEIL- Bon, ben... Ça se passe dans les années 40, à Berlin. Un soir, y'a une jeune femme qui se promène dans la rue. Un moment donné, elle rencontre un aveugle qui a l'air d'avoir ben de la misère à s'orienter. Elle s'approche, et il lui demande d'aller livrer une lettre quelque part. Vu qu'elle a pitié de lui, elle accepte, et elle part vers l'endroit qui est marqué...
RENARD- Ça commence bien.
SOLEIL- En se retournant, elle remarque que l'aveugle s'est enfuit en courant. Elle trouve ça bizarre, alors elle va voir la police et elle leur raconte le truc de la lettre. Ils décident de se rendre à l'endroit indiqué à sa place, pour voir... Là-bas, ils trouvent deux hommes et une femme. Ils ont beaucoup de viande chez eux, alors que tout le monde avait de la misère à s'en procurer à cette époque-là. Elle marque une pause stratégique, pour laisser le suspens s'installer. Ils trouvent ça louche, alors ils décident de regarder ce que la lettre disait... C'était écrit "Ceci est la dernière livraison pour aujourd'hui."
RENARD, excité- Aaark ! C'est vrai ?!
SOLEIL- Je sais pas, on racontait ça au camp de jour.
RENARD- Ça aurait été mieux si la madame se faisait prendre, par exemple !
PHOENIX, horrifié- Aaaah, dis pas des affaires de même...
RENARD, l'air satisfait- Ça y est, il a peur. Toi, Gratteux, t'as quelque chose ?
GRATTEUX, qui reprend sa guitare- J'ai préparé une chanson.
RENARD- Pour vrai ? T'as des tounes qui font peur ?
GRATTEUX- On verra. C'est pas super peaufiné, mais les paroles sont cool.
PHOENIX- Sérieux... ? Rien qui va me rester pris dans la tête, toujours ?
GRATTEUX, avec un sourire malicieux- On va espérer que non...


Les passants sur son chemin
Soulèvent leurs galures,
Le chien lui lèche les mains
Sa présence rassure.
Voyez cet enfant qui beugle,
Par lui secouru,
Et comme il aide l'aveugle
A traverser la rue.
Dans la paix de son jardin
Il cultive ses roses;
Monsieur est un assassin
Quand il est morose.

Il étrangle son semblable
Dans le bois d'Meudon
Quand il est inconsolable,
Quand il a l'bourdon.
À la barbe des voisins
Qui le trouvent sympathique,
Monsieur est un assassin,
Je suis son domestique.
Et je classe ce dossier
Sous les églantines,
Je suis un peu jardinier
Je fais la cuisine.

Il étrangle son prochain
Quand il a le cafard,
Allez hop! Dans le bassin
Sous les nénuphars.
Et je donne un coup de balai
Sur les lieux du crime
Où il ne revient jamais,
Même pas pour la frime.
Sans éveiller les soupçons,
Aux petites heures
Nous rentrons à la maison,
Je suis son chauffeur.

Car sous son air anodin,
C'est un lunatique,
Monsieur est un assassin,
Chez lui c'est chronique.
Il étrangle son semblable
Lorsque minuit sonne,
Et moi je pousse le diable,
Dans le bois d'boulogne.
Le client dans une valise
Avec son chapeau,
Prendra le train pour Venise
Et un peu de repos.

Il étrangle son semblable
Dans le bois d'Meudon
Quand il est inconsolable
Quand il a le bourdon.
À la barbe des voisins
Qui le trouvent sympathique,
Monsieur est un assassin.
Je suis son domestique.

Vous allez pendre monsieur,
Je vais perdre ma place,
Vous allez pendre monsieur,
Hélas! Trois fois Hélas!
Mais il fallait s'y attendre
Et je prie Votre Honneur,
Humblement, de me reprendre
Comme serviteur.

Et je classerai ce dossier
Sous les églantines,
Je suis un peu jardinier
Et je fais la cuisine...


PHOENIX, le visage défait- Câliss...
RENARD- Wow, c'est freak.
GRATTEUX- Content que ça vous plaise.
PHOENIX- Au contraire, j'aurais pu m'en passer.
GRATTEUX- Hahaha...
RENARD- Bon ! C'est mon tour !

Phoenix, qui commençait à être effrayé, serra Soleil dans ses bras, un peu sans s'en rendre compte. Elle ne protesta pas.

RENARD- C'est l'histoire de deux soeurs. Un soir, leurs parents décident d'aller au cinéma sans elles, donc elles restent à la maison toutes seules. Elles en profitent pour passer la soirée à regarder la télé en grignotant des affaires... T'sais, le genre de chose que leurs parents aiment pas qu'elles fassent. Un moment donné, leur émission est interrompue pour un flash info: y'a un certain Armande qui s'est échappé de l'asile, près de chez eux. Apparemment, le gars est amputé des deux jambes. Elles capotent pas, parce qu'où tu veux qu'un gars sans jambes se rende ? Mais elles vont fermer la porte pareil. Après ça, la soirée passe tranquillement.

Les autres l'écoutaient sans dire un mot, absorbés par le récit. Renard continua d'un ton graduellement plus grave.

RENARD- Au moment d'aller se coucher, la petite soeur se met à avoir peur que le gars vienne les tuer. La grande trouve ça con, mais pour la rassurer elle lui dit qu'elle va dormir sur le lit pendant que la petite soeur dormira sous le lit: comme ça au moins, s'il vient, il remarquera juste celle qui est sur le lit et celle d'en-dessous sera sauvée. Elles décident de faire comme ça... Le matin, la grande soeur se réveille. Elle appelle sa petite soeur pour voir si elle est encore là. Pas de réponse. Elle regarde sous le lit... La fille est est encore là... Mais elle est éventrée ! Vous savez quoi ? À côté d'elle, dans son sang, c'est marqué: "Je sais ramper"...

PHOENIX- Ark... Je me sens mal...
GRATTEUX- Ça fait pas trop de sens vu que le gars a pas de jambes, mais ça fait peur pareil...
RENARD- Ouain, j'avoue... Pis, Soleil ? T'as-tu peur ?

Pas de réponse. Phoenix se fit un sang d'encre pendant un moment, il eut peur qu'elle se soit volatilisée, mais il réalisa qu'elle était dans ses bras depuis le début. Soulagé, il soupira avant d'enfoncer son doigt dans sa joue comme il l'aurait fait à un enfant.

PHOENIX- Soleil ?

Encore, pas de réponse. Phoenix recommença à s'inquiéter inutilement.

GRATTEUX- Elle s'est endormie.
RENARD- C'est dombin plate ! Je voulais lui faire peur !
PHOENIX, qui la pince- Soleil ?

Soleil se réveilla doucement, puis regarda autour d'elle. Elle eut l'air surprise de l'endroit où elle se trouvait, avant de se rappeler de ce qui se passait.

SOLEIL, qui sort des vapes- Oh ! Désolée !
RENARD, narquois- Pauvre Phoenix, t'es tellement stressé que tu peux pas apprécier d'avoir une fille qui dort dans tes bras.
PHOENIX- J'ai rien demandé, moi ! Et c'est de ta faute, aussi !
RENARD- De ma faute ?
PHOENIX- Que j'ai peur.
GRATTEUX, qui se lève- Bon, il est tard. On devrait rentrer.
SOLEIL, désolée- Dérangez-vous pas pour moi, vous pouvez rester...
GRATTEUX- Non, Ariane va s'inquiéter si je reviens trop tard.
RENARD- Ta soeur est encore debout à cette heure-ci ?
GRATTEUX- Quand je suis pas là, oui.
RENARD, moqueur- Quel genre de relation t'as avec ta soeur, toi ?
GRATTEUX- ...T'es malsain, comme gars.
RENARD, rieur- Ouch.

Les Tatoués entreprirent de ranger ce qu'ils avaient amené sur le toit avant d'éteindre leur feu et de redescendre.


Dernière édition par Nakameo le Lun 28 Juil - 7:59, édité 6 fois
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Nakameo

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MessageSujet: Re: Les Tatoués [Nakameo] [T]   Lun 28 Juil - 4:24

Une fois de retour dans la cour d'école, Renard partit remettre l'échelle là où il l'avait prise, pendant que Gratteux prit le chemin de chez lui. Phoenix, qui avait peur de se retrouver tout seul, essayait de retarder son départ.

SOLEIL- On est vendredi, demain ?
PHOENIX- Oui.
SOLEIL- À demain, alors.

Soleil s'éloigna lentement. Phoenix la suivit.

PHOENIX- Soleil ?
SOLEIL- Quoi ?
PHOENIX- J'ai peur. Je... Euh... Je veux pas rester seul.
SOLEIL- T'es sérieux... ?
PHOENIX, honteux- Oui...
SOLEIL- Je peux te raccompagner, j'imagine... T'habites où ?
PHOENIX- Je peux pas te le dire.
SOLEIL- Comment ça ?
PHOENIX- Parce que c'est secret.
SOLEIL, découragée- C'est pas pratique, comme secret, tu sais ?
PHOENIX- Je sais... Mais... Je pourrais te raccompagner chez toi... Je pourrais même fermer les yeux, si tu veux pas que je vois où t'habites... Et c'est pas grave si c'est dans la direction opposée... J'ai juste peur...
SOLEIL- Wow, relaxe... D'abord, si tu fermes les yeux pendant le trajet, tu risques d'être perdu après.
PHOENIX- Ah oui. C'est vrai. Merde. Mais j'ai pas plus le droit de te demander où tu habites...

Soleil se remit à marcher. Il la suivit encore.

SOLEIL- Pourquoi vous avez des règlements comme ça, si ça vous accommode pas ?
PHOENIX- Honnêtement, je voudrais pas que vous voyiez l'endroit où j'habite... Sous aucun prétexte.
SOLEIL- C'est si terrible que ça ?
PHOENIX- C'est secret.
SOLEIL- Ben voyons...
PHOENIX- Kool-Aid était aussi comme ça, du temps qu'il vivait pas seul... Et c'est pareil pour Renard. Lui, on n'est même pas sûrs s'il a un endroit où dormir... Mais on lui pose pas de questions.
SOLEIL- Sérieux ?
PHOENIX- Oui.
SOLEIL- ...Regarde, ça me dérange pas que tu fasses le chemin avec moi... De toute façon, j'habite dans un bloc appartement, alors tu saurais pas c'est lequel. Tant que tu rentres pas.
PHOENIX, les yeux qui brillent- Pour vrai ? Sérieux, je veux pas te forcer... Ah, mais j'ai peur quand même...
SOLEIL- Tu me forces pas.
PHOENIX- J'te le revaudrai. Merci...

Ils marchèrent un moment en silence. Les lampadaires en bordure du trottoir éclairaient leur chemin.

PHOENIX- Soleil ?
SOLEIL- Oui ?
PHOENIX- T'as le droit de me dire non, là, mais... Est-ce que je peux te tenir par la main ?
SOLEIL- Sérieux ?
PHOENIX- Sérieux...

Elle s'approcha et prit la main de Phoenix dans la sienne. Elle remarqua qu'il tremblait.

SOLEIL, déstabilisée- Est-ce que tu trembles parce que t'as froid, ou que t'as peur... ?
PHOENIX- Les deux.
SOLEIL- T'es un cas. On dirait un enfant.
PHOENIX- Désolé. Il réfléchit un moment à ce qu'il pourrait dire pour changer le sujet de la conversation. ...Tu t'es endormie quand ?
SOLEIL- Pendant que Gratteux jouait, je crois.
PHOENIX- Tu le trouves plate ?
SOLEIL- Non, au contraire. C'est un bon gars.
PHOENIX- Ah... Soleil ?
SOLEIL, qui commence à appréhender ce qu'il va lui demander- Quoi ?
PHOENIX- T'as eu du fun, à soir ?
SOLEIL- Oui.
PHOENIX- Faut pas que tu crois qu'on est des gens le fun.
SOLEIL, déstabilisée- Pourquoi pas ?
PHOENIX- Parce qu'une bande, c'est pas des bonnes fréquentations. Faut pas te fier à l'impression que t'as de nous. On cache tous des trucs et on va tous t'entraîner dans des choses pas cools...
SOLEIL- Je le sais déjà.

La main de Phoenix ne tremblait plus. Soleil la lâcha et le jeune homme se mit à marcher derrière elle. Elle s'ajusta à son rythme.

PHOENIX- Tu sais sans savoir. Y'est pas encore trop tard pour arrêter de venir à notre table, Soleil. J'aimerais mieux pas te tremper dans nos affaires...
SOLEIL- Oui y'est trop tard. Je suis déjà tatouée.
PHOENIX- Niaise-moi pas, Renard m'a dit que tu avais été de faire maquiller chez Gratteux.
SOLEIL- Peut-être qu'entre nous c'est juste du maquillage, mais aux yeux de tout le monde d'autre, je suis tatouée. Et c'est pas quelque chose qu'on peut défaire.
PHOENIX- C'est pas grave. Tu peux dire que tu as menti, que c'était pour rire...
SOLEIL- Non, je mens pas et c'est pas pour rire. J'ai besoin de vous.
PHOENIX- Pourquoi ?
SOLEIL- Pour devenir forte.
PHOENIX- La force qu'on te donnera, ça sera pas une bonne force.
SOLEIL- C'est de celle-là que j'ai besoin.
PHOENIX- J'ai pas le droit de te demander pour quoi faire, hein... ?
SOLEIL- Non.
PHOENIX- Ok... Désolé. Je devrais pas essayer de te décourager comme ça...
SOLEIL- C'est pas grave. C'est les choses comme ça qui me rendent plus forte.

Ils se turent un peu. Ils pensaient tous les deux à leurs problèmes respectifs. Phoenix se mit, imperceptiblement, à fredonner "Libérez le Trésor" que Gratteux avait joué plus tôt.

SOLEIL- T'as encore peur ?
PHOENIX- Moins.
SOLEIL- Tant mieux, parce qu'on approche de chez moi.
PHOENIX, qui semble sortir de la lune- Ah oui ?
SOLEIL- Oui. Tu connais ton chemin, à partir d'ici ?

Phoenix se mit à regarder autour de lui en plissant des yeux. Il eut l'air indécis.

PHOENIX- Je peux probablement me débrouiller...
SOLEIL- Fais-moi pas de peurs, là... Je veux pas que tu passes la nuit dehors non plus.
PHOENIX- Wow, là c'est à moi que tu fais peur !
SOLEIL- Oups. Désolée.
PHOENIX, qui se remet à trembler- Ah, c'est vraiment pas cool...
SOLEIL- Mais tu le connais, ton chemin ?
PHOENIX- Comme je t'ai dit. Je vais m'en sortir.

Soleil pointa du doigt un bloc appartement modeste, qui se trouvait à l'autre bout de la rue.

SOLEIL- C'est là que je reste.
PHOENIX- T'étais pas obligée de me le dire.
SOLEIL- Trop tard.
PHOENIX- Je peux oublier.
SOLEIL- C'est pas la peine.
PHOENIX, qui s'arrête de marcher- Bon, ben... Bonne nuit.
SOLEIL- Merci, toi aussi. Pis perds-toi pas, là.
PHOENIX, hésitant- Soleil ?
SOLEIL, sans se retourner- Qu'est-ce qu'y a, Phoenix ?
PHOENIX- Dis pas aux autres que j'ai perdu mes moyens comme ça, ce soir, s'il te plait.
SOLEIL, qui sourit sans lui montrer- Inquiète-toi pas, je dirai rien.
PHOENIX- Merci... Je m'en-retourne chez moi, maintenant.
SOLEIL- Bonne route.

***

Le lendemain après-midi, Soleil était en cours lorsqu'elle fut convoquée au bureau du directeur à l'intercom. Les gens de sa classe l'avaient regardée bizarrement, encore plus bizarrement que depuis qu'elle était Tatouée, mais elle ne s'en soucia pas. Ce n'était plus la première fois qu'elle se rendait là-bas et elle connaissait le bonhomme. Elle cogna à la porte la tête haute, et le directeur vint lui ouvrir.

DIRECTEUR- Valérie ! Assoies-toi, je t'attendais.

Pendant qu'il refermait la porte derrière elle, Soleil prit place dans un siège face au bureau. Il revint s'asseoir avec son calme habituel. Le directeur avait un certain âge et semblait souffrir de calvitie précoce, mais c'était le genre d'homme qui laissait place aux compromis.

DIRECTEUR- Alors... Je vais pas passer par quatre chemins: on a remarqué, et par on, je veux dire le personnel de l'école, que tu t'étais tatouée.
SOLEIL- Oui. Et donc ?
DIRECTEUR- Et donc, tu fais partie de la bande de l'école, maintenant ?
SOLEIL- Oui.
DIRECTEUR- T'es pas ce genre de fille-là, Valérie. Pourquoi tu veux traîner avec eux ?
SOLEIL- Si je peux me permettre, monsieur, ça vous concerne pas.
DIRECTEUR- Tout ce qui se passe sur le territoire de cette école me concerne, au contraire. Tu devrais bien le savoir, il me semble. Je connais les Tatoués mieux que toi et je peux te dire que c'est des mauvaises fréquentations.
SOLEIL- Croyez-vous qu'avec ce qui m'est arrivé, je suis encore une bonne fréquentation ?
DIRECTEUR- Ce qui t'es arrivé change rien là-dedans, Valérie.
SOLEIL, d'un ton vulnérable- Vous êtes pas au courant...
DIRECTEUR- Je le suis plus que ce que tu crois.
SOLEIL- Vous avez dû remarquer que dîne seule depuis six mois, alors ?
DIRECTEUR- Oui, et ça m'inquiète. Pourquoi tu t'es refermée sur toi-même ? Tu avais des bons amis, pourtant.
SOLEIL- Vouz savez rien de ce qui s'est vraiment passé.
DIRECTEUR- Je veux savoir.
SOLEIL, qui se croise les bras- Ça vous concerne pas.
DIRECTEUR- Le bien-être de mes élèves me concerne.
SOLEIL, sèche- Si ça peut vous aidez à vous sentir mieux, alors je vais bien.
DIRECTEUR, désolé- Valérie... On n'est pas là pour parler de moi.
SOLEIL- De quoi vous voulez qu'on parle, alors ?
DIRECTEUR- De la raison pour laquelle tu as rejoins les Tatoués.
SOLEIL, défiante- Je vous le dirai pas.
DIRECTEUR- Ton père est au courant, de ça ? Si tu refuses de me parler, je vais devoir l'appeler pour qu'il s'occupe de régler ça avec toi. Faire partie d'une bande, c'est sérieux, tu comprends ? Ça m'inquièterait moins si tu restais loin d'eux.
SOLEIL- Appelez-le si vous voulez. Vous pouvez lui dire tout ce que vous voulez, même des mensonges. Ça l'atteint plus monsieur, plus rien l'atteint.

Le directeur marqua une pause. Il sembla douter.

DIRECTEUR- Valérie, j'ai déjà parlé à ton père. Je sais quel genre d'homme c'est. Ça le laissera pas indifférent de savoir que...
SOLEIL, le coupant- Non ! Non, vous savez pas. Croyez-vous que ça change pas un homme, monsieur, la mort de sa femme ? Depuis que ma mère est morte, il est plus pareil.

Elle versa une larme, mais l'essuya rapidement du revers de la manche, tout en prenant une grande inspiration. Puis, elle fixa le directeur dans les yeux. Il sentit son agressivité.

SOLEIL-Désolée.
DIRECTEUR- Si tu as des problèmes à la maison, tu devrais m'en parler... Je peux t'aider. Les Tatoués, eux, ils t'apporteront rien de bon. Je sais ce que je dis... Renonce.
SOLEIL- Non, justement. Que vous mettiez votre nez dans mes affaires, ça serait la pire chose qui pourrait arriver.

Avec le sentiment d'avoir décelé un problème sérieux, le directeur devint plus grave, plus insistant.

DIRECTEUR- Tu peux pas agir égoïstement comme ça. Si ton père a besoin d'aide, on doit lui en apporter.
SOLEIL- Mon père a pas besoin de l'aide que vous pourriez lui apporter. C'est bien la dernière chose dont il a besoin. Il a besoin de mon aide à moi, et les Tatoués m'aident à lui apporter cette aide-là. C'est tout.
DIRECTEUR- Et ton frère, dans tout ça ? Tu y as pensé ?
SOLEIL- C'est pour mon frère que j'aide le père.
DIRECTEUR, se calant dans sa chaise- Ça sonne louche, Valérie ! T'es pas en train de me tremper dans des affaires illégales, toujours ?
SOLEIL- Je vous trempe dans rien. Bien au contraire, monsieur. C'est vous qui vous y trempez. Vous devriez me laisser agir de mon propre chef. Ça aussi, c'est une méthode d'apprentissage.
DIRECTEUR- Il est pas trop tard pour renoncer aux Tatoués, ma petite. Tu devrais y penser à deux fois avant de ruiner ta vie comme ça.
SOLEIL, fâchée- Je vais essayer de m'aider par moi-même avant de demander de l'aide aux autres. Vous en pensez quoi ? C'est pas une de vos valeurs, l'autonomie ?
DIRECTEUR, exaspéré- D'accord ! Tu fais comme tu veux ! Mais sache que je t'ai à l'oeil. Toi, et les autres gars aussi.
SOLEIL, sèchement- Merci de votre compréhension, monsieur.

Elle sortit du bureau comme une lionne sortirait d'une cage. Une fois la porte fermée derrière elle, elle prit le temps de respirer et de retrouver ses esprits, tout en passant machinalement la main dans ses cheveux. Une voix familière l'interpella au même moment.

KOOL-AID- Ben tiens ! Tu t'es fait convoquer par le vieux, toi aussi ?
SOLEIL, comme surprise en flagrant délit- Kool-Aid ?
KOOL-AID- En personne.

Il était assis sur un banc dans le corridor, le dos arqué et les coudes sur les genoux. Ses cheveux étaient mal peignés et il la regardait d'une façon désabusée. Sans trop y penser, elle s'approcha de lui.

SOLEIL- Qu'est-ce que tu fais ici ?
KOOL-AID, cynique- D'après toi ? J'attends mon tour à l'abattoir... Toi, ça va, la vie ?
SOLEIL- Pas trop.
KOOL-AID- Génial... Vous vous êtes amusés, au moins, hier ?
SOLEIL- Oui.
KOOL-AID, qui se frotte la nuque- Ah, tant mieux pour vous, mes maudits... !

Au même moment, le directeur apparut dans le cadre de la porte et regarda en direction de Kool-Aid.

KOOL-AID, faussement surpris- Tiens, c'est mon tour ? J'me peux plus, moi...
DIRECTEUR- Ça va faire, le manque de politesse. Entre donc. Et toi Valérie, retourne en cours.

Kool-Aid se leva et se dirigea à son tour vers la porte du bureau. Avant de la traverser, il tira la langue à Soleil, qui resta surprise. Puis, la porte se referma.

KOOL-AID, qui s'assoit- Donc comme ça, elle s'appelle Valérie ?
DIRECTEUR, qui s'installe aussi- T'étais même pas au courant de son nom... ?
KOOL-AID- Ni moi ni personne. On vous l'a dit, qu'on marchait aux surnoms.
DIRECTEUR- Pourquoi elle vous a rejoint ?
KOOL-AID- Je le sais pas plus que vous. Une espionne, peut-être...
DIRECTEUR- Veux-tu que j'infirme ça pour toi ?
KOOL-AID, qui ne comprend pas- Infirme... ?
DIRECTEUR- Que j'te dise que c'est pas vrai.
KOOL-AID- Ah. Non, pas besoin. Renard s'en est occupé.
DIRECTEUR- Bon. Je vais pas te cacher que j'ai aucune idée duquel c'est, Renard, mais c'est pas important. Passons à ce que je voulais te dire.
KOOL-AID, qui se croise les bras derrière la tête- Super. Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal ?

Kool-Aid était un de ces habitués du bureau du directeur qui avaient tellement causé avec lui qu'il en oubliait presque qu'il faisait figure d'autorité. Il l'aurait tutoyé si ça n'avait pas été réprimandable.

DIRECTEUR- Tu manques souvent l'école, ces jours-ci...
KOOL-AID- Je vois pas de quoi vous parlez.
DIRECTEUR- Niaise-moi pas Kevin, tu étais même pas sur le territoire de l'école il y a dix minutes.
KOOL-AID- Je serais en cours en ce moment même si vous m'aviez pas convoqué ici !
DIRECTEUR- Reste poli.
KOOL-AID- Écoutez, je fais de mon mieux. Je me suis pris un deuxième travail pour pouvoir me payer le voyage scolaire qui s'en vient, alors j'ai travaillé toute la nuit. Fallait bien que je dorme, à matin.
DIRECTEUR- C'est pas très sain.
KOOL-AID- Pas de temps à perdre avec des affaires comme la sainteté si je veux vivre seul.
DIRECTEUR, qui ferme les yeux sur son erreur de vocabulaire- Pourquoi tu demandes pas d'aide à tes parents ?
KOOL-AID- Mes parents... ! Vous savez ben que c'est le dernier endroit où je veux retourner. À part de ça, pensez-vous vraiment qu'ils m'aideraient ?
DIRECTEUR- Ok... J'ai rien dit.

Un moment de silence s'installa. Kool-Aid ne semblait plus pouvoir tenir en place sur la chaise.

KOOL-AID- C'est tout ce que vous vouliez ?
DIRECTEUR- Non.
KOOL-AID, exaspéré- Quoi, encore ?
DIRECTEUR- Je peux pas te laisser manquer tes cours sans te punir, Kevin.
KOOL-AID- Come on... ! Soyez compréhensif, rendez-moi pas ça plus dur que ce que c'est déjà.
DIRECTEUR, qui brasse des papiers- Je suis compréhensif. Demain, c'est samedi, on s'entend ?
KOOL-AID- Vous allez pas me donner de la retenue un samedi... !
DIRECTEUR- Regarde, avec la neige qui fond, la cour d'école est pleine de déchets.
KOOL-AID- Qu'est-ce que ça me branle ?
DIRECTEUR- Reste poli.
KOOL-AID- Ouais. Alors ?
DIRECTEUR- Je te demande juste de t'assurer que la cour est propre, et on n'en parle plus. Ça me rendrait service.
KOOL-AID, de mauvaise humeur- Vous voulez que je me tape la job de ramasser tous les déchets de la cour, tout seul, un samedi, alors que j'ai du travail, juste pour vous rendre service ?
DIRECTEUR- Tu peux demander à tes amis de t'aider. Du moment que c'est propre. Si tu fais vite, tu pourras aller travailler après.
KOOL-AID- Ouais, ok...
DIRECTEUR- Alors je peux compter sur toi ?
KOOL-AID- Et si je le fais pas, il se passe quoi ?
DIRECTEUR- Voyons... Je pourrais t'interdire de participer au voyage, comme ça tu aurais plus besoin de travailler pour deux...

Le directeur lui fit un clin d'oeil. Kool-Aid eut l'air dégoûté. Il se leva et entreprit de sortir du bureau.

KOOL-AID- C'est sale.
DIRECTEUR, rieur- Reste poli.

Le garçon aux cheveux noirs referma la porte derrière lui. Kool-Aid parti, le directeur se calla gravement dans sa chaise et se mit à réfléchir. Après quelques minutes, il sortit un grand livre du tiroir de son bureau et commença à le feuilleter. Il s'arrêta éventuellement à une page spécifique et composa un numéro de téléphone.

En appelant chez Soleil, il se heurta à une ligne téléphonique débranchée.

***

KOOL-AID- Euh... Bon. Alors comme ça, on est six ?
GRATTEUX- Oui.

C'était le lendemain, samedi matin. Une très belle journée ensoleillée, plutôt chaude, sans nuages. Les derniers bancs de neige étaient en train de se transformer et petits ruisseaux.

Kool-Aid avait donné rendez-vous à la bande sur le trottoir devant l'école, pour l'aider à nettoyer la cour comme le directeur lui avait demandé. Phoenix s'était présenté armé d'une casquette, d'une boîte de gants en plastique et une autre de sacs-poubelle. Renard et Soleil étaient là aussi, et Gratteux, fidèle à son habitude, était arrivé en dernier accompagné d'Ariane.

ARIANE, enjouée- Pour une fois que David me laisse venir !
KOOL-AID- Il aurait peut-être pas dû... !
ARIANE, qui le pointe du doigt- Ah ! Kool-Aid est méchant avec moi !
PHOENIX, à Kool-Aid- C'est pas grave; plus on est, plus vite ça ira.
ARIANE- Hein ! C'est ça que je disais !
GRATTEUX, qui lui flatte les cheveux- Oui, oui...
RENARD- ...On se sépare en groupes de deux, alors ?
KOOL-AID- Pourquoi ? Ça irait plus vite chacun de notre bord.
RENARD- Ça va être moins plate à deux.
KOOL-AID- Peut-être, mais je travaille dans une heure, moi.
PHOENIX- C'est pas grave, au pire si on a pas fini rendus là, tu iras et on finira seuls.
KOOL-AID, ému- T'es ben fin.
PHOENIX- C'est juste que si on s'entraidait pas, ça ferait pas de sens.

Kool-Aid posa ses poings sur ses hanches et regarda tous ses camarades à tour de rôle, l'air assuré.

KOOL-AID- Bon, alors j'imagine qu'on peut commencer par mettre Gratteux avec sa soeur ?
ARIANE- Non !
GRATTEUX, blessé- Ah non ?
ARIANE- Non !
KOOL-AID, sec- Pourquoi pas ?
ARIANE- Phoenix a promis qu'on jouerait ensemble, la dernière fois qu'il est venu !
PHOENIX- Ah, oui... Ça me revient.
KOOL-AID- Bon, alors Phoenix avec Ariane. Qui d'autre ?
RENARD, qui lève la main- Moi, avec Soleil !
SOLEIL- Euh...
KOOL-AID- Bon. Alors je suis avec Gratteux.
RENARD- Mouhahaha !
KOOL-AID, dégoûté- Pourquoi tu ris comme ça ?
RENARD, enjoué- Pourquoi pas ?
KOOL-AID- T'es con...
PHOENIX, l'oeil désapprobateur- Bon ben, on commence...

Chacun des groupes s'éloigna dans une direction différente. Renard et Soleil partirent ensemble ramasser les déchets dans la région la plus au sud de la cour d'école, près de la forêt. En se penchant pour ramasser une première canette, Renard s'adressa à Soleil avec cette pointe de raillerie dans la voix qu'il avait souvent:

RENARD- J'ai entendu dire que tu t'étais fait convoquer dans le bureau du directeur, hier.
SOLEIL, sur ses gardes- Comment tu sais ça ?
RENARD- Oh, les nouvelles vont vite...
SOLEIL- C'est Kool-Aid qui te l'a dit ?
RENARD, en déposant un déchet dans le sac- Peut-être... Vous vous êtes croisés ?
SOLEIL- Oui...
RENARD- Et il te voulait quoi, le vieux ?
SOLEIL- Me parler de mon entrée dans la bande.
RENARD- Et puis ?
SOLEIL- ...Et puis quoi ?
RENARD- Ben, qu'est-ce que vous en avez dit ?
SOLEIL- Rien qui te concerne.
RENARD- Mais tu vas rester avec nous, au moins ?
SOLEIL- Oui. Je reviens pas sur mes décisions.
RENARD, avec un sourire- Parles-moi donc de ça, une fille têtue !

En silence, ils continuèrent de ramasser les déchets qui trainaient par terre pendant un moment. Soleil s'appliquait à la tâche avec sérieux, découvrant parfois des artefacts à l'apparence déplaisante qu'elle portait dans le sac-poubelle avec dégoût. Renard quant à lui trouvait le moyen de s'amuser avec presque n'importe laquelle de ses trouvailles, comme s'il prenait part à une sorte de chasse aux trésors. Cette journée-là, Soleil portait une salopette simplette en jeans qui avait l'air d'avoir du vécu. Lui, il s'était attaché les cheveux. Pour combler le silence, il relança éventuellement la discussion d'un ton positif:

RENARD- L'autre soir, sur le toit, tu t'es bien amusée ?
SOLEIL, qui s'essuie le front avant de répondre- Oui.
RENARD- C'est bien, c'est bien. Moi aussi ! Il marque une pause, le temps de balancer un trognon de pomme dans le sac à vidanges, avant de reprendre. Je change d'attitude, quand je bois, tu trouves ?
SOLEIL- Ouais, un peu.
RENARD- Haha ! Et tu me préfères comment ?
SOLEIL- Je sais pas. Dans les deux cas, on dirait que tu restes malicieux quand même.
RENARD, agréablement surpris- Oh, t'as déjà remarqué ce côté-là de moi ? Perspicace, la fille !
SOLEIL- J'imagine que c'est pas pour rien qu'ils t'appellent Renard...
RENARD- Haha, voyons, je m'appelle Renard parce que j'aime le orange !
SOLEIL- C'est ça, ouais...
RENARD- Hahaha !
SOLEIL- ...T'as des choses à cacher ?
RENARD, avec une pointe d'arrogance- Au même titre que toi, ma chère...

Comme ils avaient fini de nettoyer le coin ou ils étaient, ils déplacèrent le sac-poubelle jusqu'à un peu plus loin et continuèrent de ramasser en silence jusqu'à ce que Renard décide à nouveau de détendre l'atmosphère.

RENARD- C'est quoi ton cour préféré, à l'école ?
SOLEIL, après courte réflexion- Français...
RENARD- Sérieux ? C'est dur, pourtant.
SOLEIL- On a tous nos forces et nos faiblesses...
RENARD- C'est vrai.
SOLEIL- Toi, c'est quoi ?

Renard s'arrêta de bouger net. Soleil crut que la question l'avait choqué, mais la cause de son malaise était apparemment ailleurs. Au loin, il avait aperçu deux garçons sortir de la forêt qui entourait la cour d'école. Son visage prit soudain une expression inhabituellement sérieuse et il fit signe à Soleil de rester là pendant qu'il s'avançait vers eux. Curieuse, elle le suivit quand même.

Le premier gars était de la même taille que Renard, avec des cheveux bruns coupés courts et le toupet retroussé sur le dessus de la tête. Il avait un petit air suffisant et s'avançait les mains dans les poches tandis que son complice, le deuxième gars, le suivait. Celui-là était grand, probablement comme Gratteux et même un peu plus, les bras ballants de chaque côté de son corps, l'air nigaud. Il était habillé comme d'une autre époque, avec une camisole blanche rentrée dans son pantalon beige retenu par une ceinture. Il n'avait que très peu de cheveux et les yeux vides.

Soleil n'avait jamais vu ces deux-là sur le territoire de l'école, mais ils auraient pu en faire partie quand même. C'était une grosse école, avec plus de trois-mille élèves, donc c'était facile de passer inaperçu là-bas.

Renard s'avança vers eux avec une fermeté que Soleil ne lui connaissait pas et s'adressa à eux sans aucune courtoisie:

RENARD- Hey ! Si c'est pas le Blanc-bec pis l'Attardé !
LE BLANC-BEC, sur le même ton- Quand est-ce que tu vas arrêter de nous appeler par des surnoms cons, monsieur le "Renard" ?
RENARD- Quand vous allez arrêter d'être cons.
L'ATTARDÉ- Oh, je te permets pas !
RENARD, provoquant- Well look at all the fucks I give, l'Attardé.

L'attardé en question, qui était le plus grand des deux, se tourna vers le suffisant à la couenne brune avec désinvolture. Soleil restait derrière Renard, interdite, se demandant ce qui se passait.

L'ATTARDÉ, au Blanc-bec- Qu'est-ce qu'il vient de dire ?
RENARD- Je viens de dire que je me sacre de ce que tu penses.
L'ATTARDÉ- Je te permets pas...
LE BLANC-BEC, pointant Soleil- C'est qui, celle-là ? Ta nouvelle blonde ?
RENARD- C'est pas ma blonde, mais vous y toucherez pas pareil.

Même si elle ne lui faisait pas confiance, Soleil se cacha tout de même par réflexe dans le dos de Renard. Il plaça subtilement son bras devant elle, comme ériger une barrière entre elle et les autres.

LE BLANC-BEC- Alors vous faites quoi ensemble ici ? Dis-moi pas que vous recrutez, vous autres ?
RENARD- Blanc-bec, c'est pas toi qui les poses, les questions, ici. C'est moi.
L'ATTARDÉ, se voulant défiant- Ah ouain ?
LE BLANC-BEC- On n'est pas obligés de te répondre.
RENARD, qui l'ignore- Vous faites quoi ici un samedi matin ?
LE BLANC-BEC- Pourquoi je te le dirais ?
L'ATTARDÉ- Ouais, pourquoi on te dirait ?
RENARD, qui les ignore encore- Vous êtes sous les ordres de King Jardinage ?
LE BLANC-BEC- Pauvre toi, c'est pas King Jardinage, son nom, c'est Steve ! Pis moi c'est Philippe. Faike veux-tu bien arrêter de donner des surnoms caves à tout le monde comme un enfant ?
RENARD- Steve, c'est un surnom aussi. C'est Stéphane, son nom, Blanc-bec.
L'ATTARDÉ, à lui-même- Steve, c'est un surnom cool. Il fait une poignée de main secrète dans le vide.
LE BLANC-BEC, sec- Veux-tu bien lâcher de m'appeler Blanc-bec ? C'est Philippe.
RENARD- Non, je veux pas.
LE BLANC-BEC, énervé- T'es cave ou bien ? Tu veux que je te frappe ?
RENARD- C'est moi qui pose les questions, ici. Vous recrutez ?
L'ATTARDÉ- Tu veux nous joindre ?

Le Blanc-bec sembla vouloir placer une réponse, l'air en rogne, mais Renard ne lui laissa pas le temps et enchaîna avec la prochaine question.

RENARD- Vous faisiez quoi, dans le bois ?
LE BLANC-BEC- On se promenait !

Tout en lançant sa dernière réponse, le Blanc-bec, à bout de patience, s'élança sur Renard le poing levé. Le blond commençait à s'y attendre et analysa la situation, le plus vite qu'il put, avant que la bataille n'éclate pour de bon. Il n'avait pas la force de se défendre en deux contre un bien longtemps, il avait besoin d'aide rapidement et il ne connaissait pas assez Soleil pour pouvoir compter sur elle. Phoenix était avec Ariane, donc c'était une mauvaise idée de l'appeler. Gratteux le détesterait de l'obliger à porter des "coups inutiles", comme il disait. Ne restait donc plus que Kool-Aid. Rapidement, il murmura ses ordres à Soleil avant de s'engager dans le combat.

RENARD, entre ses dents- Vas me chercher Kool-Aid. Grouille !

Soleil n'osa pas s'interposer et partit en courant vers le coin de la cour que Gratteux et son équipier devaient nettoyer. En chemin, elle pria que Renard puisse tenir le coup et que Kool-Aid ne soit pas déjà parti travailler. Ça faisait combien de temps qu'ils étaient là ? Près d'un ballon-panier, elle trouva Gratteux qui la regardait venir avec des yeux pleins de questions.

SOLEIL- Gratteux ! Kool-Aid est où ?
GRATTEUX- Euh... Il se tourne pour lâcher un cri. Kool-Aid ?!
KOOL-AID, au loin- Qu'est-ce qu'y a ?
SOLEIL- Kool-Aid, Renard a besoin de toi ! Vite !

Kool-Aid s'approcha rapidement, et Soleil se mit à courir devant lui. Il courut à sa suite et Gratteux, qui ne savait pas trop ce qui se passait, décida de les suivre aussi. Vu la situation urgente, Kool-Aid questionna Soleil sans son arrogance habituelle:

KOOL-AID- Qu'est-ce qui se passe ?
SOLEIL, inquiète- Des gars l'ont attaqué... C'est deux contre un...
KOOL-AID- Osti !

Il se pencha pour ramasser une roche en vitesse puis devança Soleil à la course. Ils commençaient à apercevoir la bataille au loin.

KOOL-AID, qui crie- Wow ! Ça va faire, gang d'écœurants !

Cela dit, Kool-Aid lança la roche qu'il tenait du bout des bras et elle frappa l'Attardé à la tête. Ce dernier se retourna, tout en se frottant l'endroit de l'impact du revers de la main. Le Blanc-bec, qui était occupé à donner des coups de pieds à Renard qui gisait au sol, se retourna à son tour pour voir qui venait de crier. Il eut comme une mauvaise surprise en voyant Kool-Aid s'approcher avec l'air de vouloir en découdre, accompagné par Gratteux et Soleil.

LE BLANC-BEC- Merde ! Il attrape l'Attardé par le bras. Viens, on décrisse !

Ils s'enfuirent à la course. Gratteux se précipita pour aider Renard tandis que Kool-Aid regardait les deux autres battre en retraite avec un regard plus que mauvais.

GRATTEUX- Renard ? Ça va ?

Renard s'assit tranquillement par terre. Il avait le visage amoché et souleva son chandail sans aucune pudeur pour regarder où il avait été blessé. Soleil trouva qu'il avait une aura étrangement calme pour quelqu'un qui venait de se faire mettre au tapis.

RENARD- Ça va. Rien de grave.
GRATTEUX- T'es quand même pas beau à voir.
RENARD- Tant que ça ?
GRATTEUX- Tu saignes de la face.
RENARD- C'est pas grave.
KOOL-AID, de mauvaise humeur- C'était le Blanc-bec et l'Attardé ?
RENARD- Ouais. Je me suis défendu comme j'ai pu.
KOOL-AID- Ça me met en rogne de pas avoir pu les frapper !
RENARD- Y'a plus important. J'ai pu leur soutirer de l'information.
KOOL-AID, pressé- C'est là que je te reconnais ! Faut aller chercher Phoenix !
GRATTEUX, retenant Kool-Aid par le bras- Non. Pas maintenant.
KOOL-AID- Pourquoi ?
GRATTEUX- Il est avec Ariane. Je veux pas qu'elle soit au courant de ça.
KOOL-AID- T'aurais pas dû l'emmener, premièrement !
GRATTEUX- Hey, elle voulait juste t'aider.

Renard, qui avait fini de se regarder, remit son chandail et se leva avec un peu de difficulté. Il fit semblant de passer son bras autour des épaules de Soleil, mais en vérité, il l'utilisa pour s'accoter. Désolée de l'avoir laissé se battre seul, elle le laissa faire.

RENARD- Regardez, chicanez-vous pas. On le dira à Phoenix plus tard, c'est tout.
KOOL-AID, renfrogné- Ok...
GRATTEUX- On t'écoute.
RENARD- Bon, alors... Ils ont passé un bon moment dans la forêt près de l'école. Ils travaillaient sous les ordres de King Jardinage et en ce moment, ils recrutent.
KOOL-AID, surpris- Ils recrutent ? Pour quoi faire ?
RENARD- Je sais pas...

Soleil, qui se sentait étrangère à la conversation, n'osa pas les interrompre pour demander qui étaient le Blanc-bec et l'Attardé, ni comment les gars les connaissaient, ni qui était ce "King Jardinage" dont ils parlaient. En revanche, Soleil fut apeurée de constater toute l'information que Renard avait pu tirer de ces quelques questions aux réponses imprécises qu'il avait posées aux deux gars, plus tôt. Elle se demanda combien long il pouvait en découvert sur les autres Tatoués de cette façon-là, et combien long il en savait déjà sur elle...

Kool-Aid dut bientôt partir travailler et Renard en profita pour s'éclipser vers cet endroit où il s'éclipsait d'habitude, laissant Gratteux, Phoenix, Ariane et Soleil finir de nettoyer la cour, seuls dans une ambiance plus pesante qu'avant.

***

Le lendemain, Soleil se tenait devant le taudis qu'habitait Kool-Aid, un sac d'épicerie à la main, un parapluie dans l'autre. Il pleuvait une fine bruine qui se mélangeait aux flaques de la fonte récente des neiges. Ses espadrilles étaient trempées, comme si elle avait marché longtemps. Avec un peu d'hésitation, elle cogna à la porte dont la peinture pelait. Pendant un court moment, elle se demanda si elle préfèrerait que Kool-Aid soit là ou pas, mais un bref cri venant de l'intérieur arrêta assez vite sa réflexion:

KOOL-AID- Entrez, c'est ouvert !

Soleil ne savait pas vraiment à quoi elle s'attendait, mais c'était probablement à un accueil moins indifférent. Non sans un certain malaise, elle ouvrit la porte comme elle avait vu Phoenix le faire plus tôt dans la semaine: en tournant fermement la poignée puis en y enfonçant le genou. Elle résista un moment avant de céder brusquement, bousculant Soleil à l'intérieur. La fille faillit perdre l'équilibre mais se ressaisit à temps et, étrangement, aucune remarque méchante ne s'ensuivit. Elle referma la porte derrière elle avec précaution, puis se mit à chercher Kool-Aid des yeux sans quitter le tapis d'entrée.

Le son répétitif d'une goutte qui tombait se faisait entendre. Elle découvrit sans grand étonnement que le toit avait des fuites et que l'occupant de l'endroit avait placé une multitude de bols par terre, pour rattraper l'eau. Mais un autre son répétitif se mêlait à celui-là. Un son plus ferme.

Contrairement à lors de la dernière visite de Soleil, le rideau de la salle de bain était tiré et c'est là que Kool-Aid était. Sur la toilette, plus précisément.

SOLEIL, déstabilisée- Qu'est-ce que tu fais là ?
KOOL-AID, désagréablement surpris- Toi, tu fais quoi ici ?
SOLEIL- Toi d'abord !
KOOL-AID, sans se déconcentrer de sa tâche- Tu le vois ce que je fais, je fais des step-ups sur ma toilette !
SOLEIL- T'es malade, tu vas la casser !
KOOL-AID- Wow, j'ai pas besoin que tu rentres chez moi pour me dire comment tu crois que je devrais me comporter ! Je te ferais remarquer que c'est le seul meuble décent que j'ai pour faire des step-ups !
SOLEIL- Pareil, c'est pas solide !

Effectivement, la toilette, qui était mal vissée au sol, faisait un drôle de bruit chaque fois que Kool-Aid en montait et en descendait. Il était torse nu, et Soleil remarqua qu'il était plus musclé que ce qu'il paraissait.

KOOL-AID- Regarde, je m'en sacre, on fait avec ce qu'on a dans la vie. J'irais bien faire ça dehors, sur un banc de parc, mais il pleut, fait que fuck off.
SOLEIL- ...Tu travailles pas, le dimanche ?
KOOL-AID- Je finis à quatre heures. Dis-moi pas que tu planifiais de venir chez moi quand je suis pas là ? Et comment tu sais où j'habite, anyway ?
SOLEIL, qui regarde sa montre- Oh mon dieu, y'est déjà six heures ?!
KOOL-AID- Réponds, au lieu de faire ton étonnée.
SOLEIL- Ben, je suis venue l'autre jour, avec les gars...
KOOL-AID, désagréable- Ah ouais. C'est vrai.

Kool-Aid sauta en bas de la toilette, Soleil retint son souffle. Rien ne se cassa et il retomba sur ses deux pieds, puis il alla récupérer son chandail un peu plus loin et se rhabilla.

KOOL-AID- Bon, ben tant qu'à être là, reste pas clouée là comme une nigaude pis rentre, hein.
SOLEIL, qui enlève ses espadrilles- Euh... ok...

Un moment se passa dans le silence. Soleil s'avança légèrement de l'entrée, mais n'osa toujours pas s'asseoir quelque part. Elle n'était pas à son aise et Kool-Aid ne daignait même pas la regarder. Il s'était laissé tomber dans une de ses chaises pliantes avec désinvolture et s'obstinait à ne pas en bouger. Sans grande assurance, elle essaya de combler le silence:

SOLEIL- Pourquoi tu fais des step-ups ?
KOOL-AID- Pour me garder en forme. Je me bats, Soleil. Faut avoir le corps pour.
SOLEIL- Ah oui, c'est vrai...
KOOL-AID- Tu t'entraînes pas, toi ?
SOLEIL- Non. Pas vraiment.
KOOL-AID- Tu devrais. Les autres le font. Renard t'as protégée hier mais c'est pas parce que t'es une fille que tu te battras pas.
SOLEIL, qui se met à marcher vers la table- C'est pour ça que je vous ai rejoint.
KOOL-AID- Ben entraîne-toi, d'abord. Tu vas te faire défigurer sinon.
SOLEIL, cynique- Merci du conseil...

Le silence reprit. Soleil s'assit enfin à la table, devant Kool-Aid, qui en profita pour lui jeter un bref coup d'oeil.

SOLEIL- ...Gratteux se bat, lui ?
KOOL-AID, sec- Tu veux vraiment qu'on parle de lui ?
SOLEIL- Non, pas vraiment, mais...
KOOL-AID, qui la coupe, se tournant vers elle- Bon, ben on n'en parle pas d'abord. Dis-moi donc pourquoi t'es ici qu'on en finisse.
SOLEIL- T'es pas très hospitalier.
KOOL-AID- M'en crisse. J'ai pas envie de l'être.

Soleil déposa le sac d'épicerie sur la table, entre elle et Kool-Aid. Il prit un air dégoûté.

KOOL-AID- C'est quoi, ça ?
SOLEIL- Un cadeau pour toi.
KOOL-AID- Comment ça ?
SOLEIL- On est venus chez toi l'autre jour et on a fait comme chez nous. Je voulais juste te dédommager.
KOOL-AID, qui ne comprend pas- Je suis pas endommagé.
SOLEIL, qui se retient de rire- Te remercier.
KOOL-AID- T'as pitié de moi, c'est ça ? Tu trouves que je suis pauvre ?
SOLEIL- C'est sûr. Mais c'est pas par pitié que je suis polie avec toi.
KOOL-AID- C'est encore drôle !
SOLEIL- Quoi, tu me trouves pas polie ?
KOOL-AID- Non.
SOLEIL- Qu'est-ce que j'ai fait ?
KOOL-AID- T'es ici et ça me dérange !
SOLEIL- Ah, ben scuse-moi, je m'en-vais !

Soleil se leva rapidement et se dirigea vers la porte. Kool-Aid regarda dans le sac en plastique qu'elle avait laissé là, voir ce qu'elle était venue lui donner.

KOOL-AID- Ah ben ça ! T'es venue me porter un ananas ?
SOLEIL-Oui.
KOOL-AID, cru- J'ai-tu l'air de savoir cuisiner, moi ?
SOLEIL- Hein ?
KOOL-AID- Ben, t'sais. Cuisiner.

Soleil s'arrêta de bouger, resta plantée dans l'entrée. Elle le regardait, incrédule.

SOLEIL- Mais ça se cuisine pas, un ananas.
KOOL-AID- Je peux toujours bien pas juste croquer dedans !
SOLEIL- Non, mais t'as juste à le couper...
KOOL-AID, exaspéré- C'est ça que je disais ! J'ai-tu l'air d'un gars qui sait faire ça ?
SOLEIL, qui se rapproche- Ben, veux-tu que je te le fasse ?

Kool-Aid se leva subitement, marcha vers elle d'un pas décidé et la poussa vers la porte.

KOOL-AID, gêné- Non, non, non non non. Va-t-en.
SOLEIL, déstabilisée- Euh... ok... Veux-tu que je ramène l'ananas avec moi ?
KOOL-AID- C'est pas de tes affaires.
SOLEIL- ...Oui, quand même ?
KOOL-AID- Non. Va-t-en.

Soleil, qui ne comprenait pas ce qui se passait, remit tout de même ses espadrilles devant le regard insistant de Kool-Aid. Comme elle s'apprêtait à tourner la poignée, elle se retourna pour lui poser une dernière question:

SOLEIL- C'était qui, les gars d'hier ?
KOOL-AID- Des Jardiniers. Bye.

En silence, Soleil attendit plus d'explications pendant un moment, mais elles ne vinrent pas. Elle sortit donc et rouvrit son parapluie tout en s'éloignant de chez Kool-Aid, qui la regarda pendant un certain temps avant de refermer la porte. Il rougit légèrement, honteux de ne pas l'avoir remerciée.

Ce soir-là, Kool-Aid coupa l'ananas en deux avec un couteau et le mangea simplement à la cuillère. Se faisant, il regarda Radio-Canada, le seul poste que sa télévision avait. Manger l'ananas de cette façon-là lui demandait beaucoup d'efforts inutiles mais il s'obstinait à ne pas en changer, poussant de jurons de temps à autres.

Soleil, de son côté, s'enferma dans la salle de bain une fois rentrée à l'appartement que sa famille occupait. Elle regarda la toilette un moment, eut un sourire moqueur puis fit quelques step-ups en essayant de ne pas faire de bruit. Elle prit la décision de s'entrainer tous les jours.

***
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Nakameo

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MessageSujet: Re: Les Tatoués [Nakameo] [T]   Lun 28 Juil - 8:19

C'était lundi midi, pendant la pause dîner. Phoenix était assis seul à la table des Tatoués, un foulard autour du cou et un sandwich à moitié entamé à côté de lui. Les nuages n'avaient pas encore quitté le ciel, qui était couvert et rendait le temps assez frisquet.

Phoenix était recroquevillé sur lui-même, les coudes sur les genoux, et tenait un manuel de mathématiques dans ses mains. Ses lèvres formaient un rictus qui s'agrandissait au fur et à mesure qu'il tournait les pages. Éventuellement, il bâilla et, comme s'il abandonnait tout espoir, accota son front contre le livre ouvert.

SOLEIL, s'approchant de la table- Tu étudies ?
PHOENIX, comme agonisant- Noooooon...
SOLEIL- Ben qu'est-ce que t'as ?

Phoenix releva la tête de son manuel et s'étira avant de fixer Soleil avec des yeux tristes.

PHOENIX- Je vais encore couler mon année si ça continue comme ça...
SOLEIL, qui s'assoit près de lui- Comment ça, encore ?

Soleil regarda le manuel que Phoenix venait de déposer près de lui. Apparemment, il était en secondaire quatre, soit un an plus vieux qu'elle.

PHOENIX- J'ai doublé ma quatrième, l'année passée.
SOLEIL- T'as quel âge...?
PHOENIX- Seize.
SOLEIL, après réflexion- Mais t'as l'âge d'être en quatre.
PHOENIX- J'ai eu une dérogation vu que je suis né en septembre. Je devrais être en cinq.
SOLEIL- Ah.
PHOENIX- Toi, d'ailleurs, t'es en quelle année ?
SOLEIL- Trois. J'ai jamais doublé mais ça va mal cette année.
PHOENIX- C'est pas moi qui vais t'aider à t'en sortir, je te le dis tout de suite...

Phoenix soupira bruyamment, puis rouvrit son manuel. Il le feuilleta d'une façon défaitiste. Soleil en profita pour sortir une pomme d'un sac en plastique qu'elle avait amené avec elle.

SOLEIL- Les autres sont pas là ?
PHOENIX- Non, je leur ai demandé d'aller checker dans le bois...Ils devraient revenir d'ici vingt minutes.
SOLEIL- Oh, ok.

Un moment s'écoula dans le silence. Soleil mangeait et Phoenix lisait. D'un coup, il referma son manuel à nouveau et laissa sa tête tomber vers l'arrière, comme désespéré.

PHOENIX- Je comprends riiien !
SOLEIL- Demande aux autres de t'aider 'mné qu'ils reviennent.
PHOENIX- Ça sert à rien.
SOLEIL- Comment ça ?
PHOENIX- Kool-Aid a doublé deux fois, y'est en secondaire trois comme toi. Et Gratteux est en quatre mais il a doublé sa troisième. Il est pas plus smart que moi.
SOLEIL, déstabilisée- ...Renard, lui ?
PHOENIX- Le seul qui a pas doublé, mais il explique en chinois !
SOLEIL- Hein ?
PHOENIX- On comprend rien quand il explique. C'est un super mauvais prof.
SOLEIL, inquiète- Et y'a personne d'autre qui peut t'aider ?
PHOENIX- Non, pas trop. Étiquetés comme on l'est, y'a pas grand monde qui croit encore qu'on a le potentiel de faire de quoi de nos vies. On vaut plus l'effort.
SOLEIL- C'est rude.
PHOENIX- C'est la vie... Il soupire. Tu y crois, toi, aux gens nés sous une mauvaise étoile ?
SOLEIL- Je sais pas... J'espère juste que c'est pas mon cas...
PHOENIX- On l'espère tous...

Phoenix prit le sandwich qui était à côté de lui et continua à le manger, tout en fixant son manuel de mathématiques d'un oeil mauvais. Il songeait à une façon de s'en sortir, une façon de ne pas échouer une seconde fois. Peut-être se trompait-il sur le compte de son prof, peut-être accepterait-il de s'occuper de son cas...

SOLEIL- Je peux te poser une question ?
PHOENIX- N'importe quoi. Tant que ça concerne pas les maths.
SOLEIL- C'est quoi, des Jardiniers ?
PHOENIX, interpellé- Personne t'a encore parlé d'eux ?
SOLEIL- Kool-Aid m'a dit que les deux gars d'hier étaient des Jardiniers, mais à part ça...
PHOENIX- J'aurais cru que quelqu'un t'aurait expliqué... Y'est temps que tu saches ça... Il marque une pause, durant laquelle il se frotte les mains. Tu sais, l'autre école secondaire qu'il y a proche d'ici... ?
SOLEIL- Oui ?
PHOENIX- Les deux gars que t'as vus hier viennent de là. En gros, là-bas, il y a une bande comme la nôtre. Sauf qu'elle est plus grosse et qu'elle est pas publiquement connue comme on l'est dans l'école. Le genre qui s'affiche pas et qui agit en secret, parce qu'ils font des trucs pas nets. Un commerce de drogue, pour être plus précis. D'où le surnom.
SOLEIL- Alors je peux pas les reconnaitre... ?
PHOENIX- Tu peux. Ils ont un signe, mais c'est dur de remarquer si on le sait pas... Ils ont tous une bague sur le majeur.
SOLEIL- Le doigt du milieu ?
PHOENIX- C'est ça.
SOLEIL- ...Et qu'est-ce qu'ils ont contre vous ? Dis-moi pas que vous êtes dans la drogue aussi ?
PHOENIX- Non, non, rien de ça... Crois-moi, on les aurait dénoncés à la police depuis longtemps, si on avait pu.
SOLEIL- Je comprends pas. Pourquoi vous pouvez pas ?
PHOENIX- C'est une histoire compliquée, et ça remonte, en plus... Pour le moment, on va juste dire que c'est nos ennemis, ok ? Tu m'en veux pas si je te raconte pas tout ?
SOLEIL- Je veux savoir pourquoi vous pouvez pas les dénoncer.
PHOENIX- Parce que si on le faisait, ce serait du suicide. On prendrait le blâme. Donc garde ça secret, s'te plait.
SOLEIL- Ok...
PHOENIX, comme désespéré, il prend sa tête dans ses mains-Bienvenue chez les Tatoués. Maintenant, que t'es au courant de ça, tu peux plus reculer.  
SOLEIL- J'ai jamais eu l'occasion de reculer.
PHOENIX- J'aurais préféré que tu le fasses, pourtant...

Ils passèrent un moment à réfléchir. Autant Phoenix regrettait de l'avoir entraînée là-dedans que Soleil, de son côté, se posait des questions quant à savoir le pourquoi du comment.

SOLEIL- Je t'en demande peut-être beaucoup, mais quand est-ce que je pourrai savoir toute l'histoire ?
PHOENIX- Dès qu'un des gars va être d'accord pour t'en parler... Et désolé, mais moi, je suis pas prêt pour ça.
SOLEIL- C'est correct.

Ils terminèrent de manger en silence. Éventuellement, Kool-Aid, Renard et Gratteux vinrent les rejoindre à la table.

PHOENIX- Yo.
KOOL-AID- Yo ! Il remarque le manuel de Phoenix. T'es encore en train de pocher ton année ?
PHOENIX- ...Dit celui qui a poché deux fois plus d'années que moi.
KOOL-AID- Pf ! Moi, j'ai des excuses.
PHOENIX- Genre ?
KOOL-AID, fier- Je sais me battre, ça compense pour ce que je peux pas résoudre avec ma tête.
PHOENIX- Pas vraiment...
RENARD, à Phoenix- Tu veux de l'aide ?
PHOENIX- Oui j'en veux, mais tu devrais savoir que la tienne sert à rien.
RENARD, rieur- Ouch ! Direct !

Les trois nouveaux venus s'assirent à leur tour à la table.

PHOENIX- Pis ? Vous avez trouvé quoi, dans la forêt ?
GRATTEUX- Rien de plus que d'habitude.
PHOENIX- Vous avez bien cherché ?
KOOL-AID- T'as rien qu'à y aller, si tu nous crois pas.
PHOENIX- Non, je vous crois... C'est juste décevant.
RENARD- Vous voulez mon avis ?
KOOL-AID- Quoi ?
RENARD- Les plantes, ça pousse pas en un jour.
KOOL-AID, soudain fâché- Les sales... ! Tu penses qu'ils auraient planté ?
RENARD- C'est une possibilité.
PHOENIX- C'est dur à dire.
GRATTEUX- T'aurais dû le dire quand on était là, si tu voulais qu'on cherche pour des plantes.
RENARD- Pas la peine. Autant s'assurer qu'il y a rien du tout à la place de juste s'assurer qu'il y a pas de plantes.
GRATTEUX- Ouais, j'imagine...

La discussion se clôtura de cette façon. Renard, Kool-Aid et Gratteux se mirent à manger à leur  tour. Phoenix jouait avec ses cheveux et Soleil regardait dans le vide. Le vent soufflait par instants.

KOOL-AID- Hey, Soleil !
SOLEIL, surprise- Oui ?
KOOL-AID- Ça va ?
SOLEIL- Oui... Toi ?
KOOL-AID, sec- Non.
SOLEIL- Comment ça... ?
KOOL-AID- J'ai des boutons en-dessous de la langue et c'est de ta faute.
SOLEIL- Hein ?
RENARD, amusé- Oh ! Qu'est-ce que vous avez fait, p'tits cochons ?
KOOL-AID- Elle m'a fait manger un ananas.
RENARD- De quoi...
SOLEIL- Je te l'ai pas fait manger, je te l'ai donné !
KOOL-AID- C'est du pareil au même !
SOLEIL- T'avais juste à pas le manger si t'en voulais pas.
KOOL-AID- C'est ça, ouais ! Anyway. Je m'en fous. On n'en parle plus.
SOLEIL, perdue- Ok... ?
RENARD, enjoué- Ah ! Kool-Aid est gênééé...
KOOL-AID- Ta gueule Renard. Tu me connais pas.
RENARD- Non, je te connais pas ! C'est en plein ça... Hahaha !
PHOENIX, qui change de sujet- Hey, c'est bientôt le voyage scolaire.
RENARD- Ah, ouain ! Ça arrive bientôt !
GRATTEUX- Dans deux semaines.
PHOENIX- C'est jeudi je pense, la date limite pour s'inscrire... ?
RENARD- C'est ça.
KOOL-AID, à lui-même- Osti que j'ai hâte d'avoir fini de travailler pour payer ça... !
PHOENIX, à Soleil- Tu fais quoi, toi ? Tu viens ?
SOLEIL- Moi ?
KOOL-AID- Non, le pape.
PHOENIX- Kool-Aid, franchement...
SOLEIL- Vous allez où ?
PHOENIX- Au motel.
SOLEIL- Je devrais pouvoir, oui...
RENARD- Cool ! Ben on va être là les cinq !
KOOL-AID- Je me pisse dessus...
PHOENIX- Kool-Aid !
KOOL-AID, indifférent- Quoi ?

***

Deux jours plus tard, Soleil regardait dehors au lieu de suivre un cours de sciences. Elle était assise au fond de la classe, à côté d'une fenêtre qui donnait sur la cour d'école. Il pleuvait à grosses gouttes.

Soleil n'avait plus d'amis depuis longtemps, mais depuis qu'elle faisait partie des Tatoués, elle en avait encore moins. Plus personne ne lui adressait la parole, tous la fuyaient, et ses profs la dévisageaient d'une façon désagréable. Elle commençait à se dire que Phoenix avait peut-être raison, que personne ne croyait au potentiel scolaire des Tatoués et qu'ils ne valaient plus la peine. Elle ne regrettait pas son choix, et n'en doutait pas non plus, mais ce jour-là, à ce moment-là, elle se demandait si sa vie n'aurait pas été mieux si certaines choses indésirables n'étaient pas arrivées.

Est-ce que ça aurait été différent si sa mère n'était pas morte, cette journée-là ? Est-ce que ça aurait vraiment pu sauver son père, si elle était restée en vie ?

Ses pensées dérivèrent vers son petit frère, Émile. Elle s'inquiétait pour lui, pour sa santé, pour son bien-être. Elle passait moins de temps avec lui depuis qu'elle traînait avec les Tatoués et elle se faisait un sang d'encre en songeant à tout ce qui pouvait se passer dans son dos, quand elle n'était pas là. Tout ce qui pouvait forcer Émile à garder le silence. Tout ce qui pouvait détériorer la situation encore plus que ce qu'elle ne l'était déjà.

Soleil n'avait jamais eu d'intérêt particulier à l'école, mais depuis que sa vie familiale avait pris cette tournure désastreuse, ses notes avaient pris la même. Elle était en échec dans plusieurs matières, mais la fenêtre était infiniment plus intéressante que n'importe quel apprentissage. Elle se foutait de ses profs autant qu'ils se foutaient d'elle, sinon plus.

À un certain moment, Soleil put distinguer quatre silhouettes à travers la vitre parcourue de gouttelettes d'eau. Curieuse, elle ouvrit légèrement la fenêtre pour s'informer de l'identité de ces quatre jeunes qui se promenaient dans la cour d'école. Elle fut fortement secouée en reconnaissant l'Attardé, trempé de la tête aux pieds. Qu'est-ce qu'il faisait là ?

En regardant mieux, elle put aussi distinguer le Blanc-bec, qui partageait un parapluie avec un noir à lunettes qu'elle n'avait jamais vu avant. La quatrième silhouette était celle d'une fille blonde en imperméable, qu'elle ne connaissait pas non plus.

Soleil plissa les yeux et tenta de remarquer des bagues sur leurs majeurs, sans succès. Pareillement pour la discussion qu'ils avaient : la pluie couvrait tout ce qu'ils disaient. Elle ne pouvait que continuer de les regarder en se posant des questions aux réponses inatteignables.

Comme la discussion des ces présumés Jardinier avait l'air d'atteindre un point culminant,  une voix forte et claire se fit soudain entendre, une voix qui n'était pas la leur. Un cri qui rappelait étrangement quelqu'un que Soleil connaissait bien:

« DÉCRISSEZ ! »

C'était Kool-Aid.

L'attroupement se dispersa rapidement et la pluie dura jusqu'au lendemain. Aucun Tatoué n'alla à la table ce soir-là.

***

Le lendemain matin, il ne pleuvait plus, mais le ciel était toujours couvert. Renard, Kool-Aid et Gratteux étaient tous les trois assis à la table. Ils discutaient d'une quelconque visite de Kool-Aid chez le directeur.

KOOL-AID- Ben qu'est-ce que tu voulais qu'il fasse ?
RENARD- J'sais pas moi, qu'il te chicane, peut-être ?
KOOL-AID- C'est ça que j'y ai dit, mais il a dit que ça servirait à rien et que ça lui ferait juste perdre son temps.
RENARD- Y'est rendu chill, le bonhomme...
GRATTEUX- Si tu me demandes, il l'a toujours été.
KOOL-AID- Ça, c'est parce que t'es chill toi-même.
GRATTEUX- ...Ah bon.

Phoenix arriva au loin, son sac d'école sur l'épaule. Son arrivée sembla exciter les trois autres plus que de coutume.

RENARD, qui le hèle- Yo, Phoenix !
PHOENIX, s'approchant- Ben voyons, t'es dombin énervé...
RENARD- Kool-Aid dit qu'il a vu les Jardiniers, hier.
PHOENIX- Hein ? Où ça ?
KOOL-AID- Dans la cour d'école.
PHOENIX- Ah ouain ? Avec la pluie qu'y avait ?
KOOL-AID- Ouain... S'pas de ma faute s'ils sont caves.
PHOENIX, en déposant son sac- T'as vu qui ?
KOOL-AID- L'Attardé, le Blanc-bec, la Blonde et le Nègre.
PHOENIX, de mauvaise humeur- Osti... Pas pour vrai...
KOOL-AID- Pour vrai.
PHOENIX- Pis ils faisaient quoi ?
KOOL-AID- Je sais pas... Ils parlaient mais j'entendais pas.
PHOENIX- Ils avaient des pelles ?
KOOL-AID- Non.
PHOENIX- C'est déjà ça...

Phoenix s'assit à son tour.

RENARD- Mais c'est louche en câliss s'ils se promènent dans notre cour pendant qu'il pleut ! Ça veut dire qu'ils font des choses dans le coin et qu'ils veulent pas se faire prendre par d'autre monde, ça.
PHOENIX- Ça c'est clair, mais tant qu'on sait pas exactement quoi, c'est nous qui est en danger.
RENARD- Vrai.
GRATTEUX- Moi, je trouve qu'il prend du monde pas mal épais pour le faire, son travail, King Jardinage.
RENARD- Pas faux, ça. Mais c'est des bons hommes à lui, ce monde-là. Surtout le Blanc-bec.
PHOENIX- Donc il a pris du monde cave, mais du monde de confiance...
RENARD- C'est ça que ça se résume à dire.
KOOL-AID, pensif- Mais y'a rien qui nous garantie que c'est pas juste la pointe de l'iceberg, cette affaire-là.
PHOENIX- Genre ?
KOOL-AID- Genre peut-être qu'il emploie d'autre monde ailleurs.
RENARD- Ça se peut aussi.
PHOENIX- D'ailleurs... Tu les as vus quand ?
KOOL-AID- Quand j'étais en cours. Parce que des fois, j'y vais...
PHOENIX- Donc t'étais dans les locaux de secondaire trois ?
KOOL-AID- Ouain. Pis ?
PHOENIX- Peut-être que Soleil les as vus aussi.
KOOL-AID- Elle est en trois ?
PHOENIX- Oui.
KOOL-AID- C'est parce qu'elle est conne ou parce qu'elle est jeune ?
PHOENIX- Parce qu'elle est jeune, je crois...
RENARD, comme alerté- En parlant d'elle, elle est où ?
PHOENIX, en regardant autour de lui- Je sais pas... Vous l'avez pas vue ?
GRATTEUX- Non.
RENARD- Messemble qu'elle est en retard.
PHOENIX- Bof. Ça se peut.
KOOL-AID- Ouain.

Il y eut un moment de flottement, mais la discussion reprit assez rapidement.

KOOL-AID- Pis, le hockey, hier ?
PHOENIX- Montréal a gagné. Trois à quatre.
KOOL-AID, content- Yesss...
RENARD- Je me demande ce que ça te donne de le savoir si tu l'écoutes pas.
KOOL-AID- Juste pour la fierté.
RENARD, moqueur- Tu dois pas avoir grand fierté dans la vie, toi...
KOOL-AID- Franchement, ta gueule. T'as juste pas été élevé dans une famille qui écoutait le hockey.
RENARD- Ça, tu le sais pas.
KOOL-AID- J'peux le deviner.
REGARD- I guess. Mais t'es weird de garder les fiertés d'une famille que t'haïs.
KOOL-AID- C'tait pas juste ma famille, c'tait tout le monde.
GRATTEUX- Mon père écoute ben le hockey, pis je m'en sacre, moi.
KOOL-AID- Toi, t'es plate.
GRATTEUX, blasé- Merci.
KOOL-AID- C'était pas un compliment, dumbass.
GRATTEUX- C'était du sarcasme, dumbass.
SOLEIL- Salut.

Les gars sursautèrent. Soleil venait d'arriver comme un fantôme, et elle avait mauvaise mine.

PHOENIX, hésitant- Ça va... ?
SOLEIL- Oui.
PHOENIX- T'as pas l'air.

Alertée, elle devint légèrement mal-à-l'aise. Elle resta debout près de la table, ne s'assit pas. Gratteux l'observa avec une attention particulière, l'air grave.

GRATTEUX- T'es pleine de bleus...
SOLEIL, qui essaie de se cacher- Je me suis fait mal...
KOOL-AID- Tu t'es-tu battue ?
SOLEIL, sèche- Ben non. Je me bats pas.
KOOL-AID, qui ignore son déni- Avec qui ?
SOLEIL- Personne.
KOOL-AID- Avec des Jardiniers ? Je te l'avais dit, que tu te ferais défigurer, en plus !
SOLEIL- J'ai rien à te dire, Kool-Aid.
KOOL-AID, frustré- Oh ! Ok !
PHOENIX- Sérieux, Soleil... T'es correcte ?
SOLEIL- Oui.
PHOENIX- Ok d'abord... Il marque une pause et regarde les autres d'une façon qui se veut autoritaire. On n'a pas le droit de t'obliger à en parler... Alors on te posera pas de questions.

Kool-Aid eut l'air fortement contrarié par cette interdiction. Mais les Tatoués savaient respecter les limites que chacun d'entre eux posaient, les sujets qu'ils ne voulaient pas aborder. Ils respectaient que Renard ne parle pas de sa vie en-dehors des heures d'école, ils respectaient que Phoenix ne parle pas de sa famille, ils respectaient que Kool-Aid ne parle pas de son passé ou que Gratteux ne parle pas de sa vie amoureuse.  Si Soleil voulait garder le silence sur ses ecchymoses, ils ne devaient pas la forcer à en parler, peu importe à quel point c'était tentant.

SOLEIL- J'aime mieux ça de même.
GRATTEUX- Fais attention quand même. S'te plait.
SOLEIL- Ouain...

Le reste de la semaine se passa dans un calme étonnant.

***


Dernière édition par Nakameo le Mar 19 Aoû - 0:46, édité 1 fois
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Nakameo

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MessageSujet: Re: Les Tatoués [Nakameo] [T]   Mar 19 Aoû - 0:45

Dimanche, le beau temps était revenu d'aplomb. Il faisait chaud et ensoleillé.

Gratteux, possiblement à la recherche d'un certain calme que son chez-lui ne lui offrait pas cette journée-là, s'était rendu au point de rencontre de la bande. Il était seul, étendu sur la table, les jambes dans le vide. Il savourait le silence, les yeux fermés, et il savourait le soleil qui lui chauffait le visage.

Il avait défait ses cheveux, qui n'étaient retenus que par un bandeau, et ses manches étaient relevées. Sur le banc de la table, près de sa main droite inerte, trônait sa guitare. L'étui avait été laissé ouvert, quelques pas plus loin, par terre. Gratteux ouvrit les yeux un instant, mais, aveuglé, il les referma de suite.

Il se demandait ce que pouvaient bien faire les autres Tatoués ce dimanche-là. Ce n'était pas le genre d'information qui se partageait, dans leur bande. En songeant au mystère qui entourait encore Renard, qu'il avait côtoyé pour plus de deux ans maintenant, Gratteux se questionna quant à savoir si c'était vraiment de l'amitié qui les liait. N'aurait-il pas été plus juste de dire que les Tatoués n'étaient que de simples compagnons d'infortune ? À moins que, ça aussi, ce soit une forme d'amitié ?

Gratteux passa le bout de ses doigts contre le manche de sa guitare, puis couvrit ses paupières closes de son avant-bras. Ses paupières qui, comme tous les jours, étaient maquillées de lignes mauves. Quand perdrait-il cette habitude ? Quand cesserait-il d'être Tatoué ? Qu'en serait-il des quatre autres ? Peu importe le nombre de fois qu'ils devraient reprendre leur année scolaire, ils allaient bien tous devoir quitter l'école secondaire un jour ! Ce n'était pas éternel, cette histoire-là !

Leurs tatouages n'allaient pas les suivre jusqu'au Cégep, et Gratteux le savait. Parce que ce n'était pas sérieux. Parce qu'ils avaient simplement tous été victime de la même infortune. Continueraient-ils même de se parler, une fois qu'il n'y aurait plus cette table dans le décor ? Il n'avait pas l'impression que cette bande ait déjà eu lieu d'exister.

La main de Gratteux se resserra, puis il attrapa sa guitare. Il se releva, s'assit en indien, et se mit à jouer sans trop y penser.

-lien de la chanson-

Il faut que tu saches
Si la vie c'est de naître ou mourir
Lequel des remords ou des triomphes sont les plus féconds
S'il vaut mieux trouver des réponses ou poser des questions
S'il faut retenir les prénoms pis enterrer les noms
Si c'est perdre son temps qu'espérer la moisson
Saches si la peur est un trésor si la fuite est la mort

Toi qui viendras après moi
Toi qui viendras après moi

Il faut que tu saches
Si l'amour est un ciel ou une prison
Si ton sexe est une fleur, un poison, ta peau qu'une saison
Tes yeux c'est-tu des doux miroirs, des phares dans la nuit
Tes mains doivent tenir fermement, ou s'ouvrir tendrement
Quel sang irrigue ton coeur, c'est-tu le tiens, celui des autres ?
Saches s'il vaut mieux lâcher prise ou combattre en mordant

Toi qui viendras après moi
Toi qui viendras après moi

Toi il faut que tu saches
Car moi et les miens on n'a pas su

Il faut que tu saches s'il vaut mieux marcher en aveugle
Ou patient espérant l'inconnu immobile et confiant
Le courage c'est-tu de prêter flanc aux brises pis aux griffes
De s'protéger, de se cacher, du froid pis des attaques
Est-ce la guerre qui répare est-ce la paix qui sépare
Saches si l'enfant y'est plus petit ou ben plus grand que toi

Toi qui viendras après moi
Toi qui viendras après moi

Et si tu me rejoins dans la nuit d'un jour, tu m'diras si tu sais
Ou si comme moi, étourdi par le monde, par l'ivresse des murs, par la folie des heures
Par la chaleur de l'autre, étourdi comme moi
Si tu sais toujours pas

Crois comme moi qui cherche à croire
Que l'important c'tait pas d'savoir mais d'jamais oublier d'chercher pour ceux qui viendront après toi

Pour ceux qui viendront après toi
Pour ceux qui viendront après toi


SOLEIL- C'est beau. C'est quoi ?

Gratteux sursauta. C'était vraiment Soleil, qu'il venait d'entendre ? Il se retourna pour découvrir qu'elle était bien là, près de la table. Elle portait un chandail à manche courtes. Apparemment, ses bleus s'étaient effacés depuis jeudi.

GRATTEUX- "Il faut que tu saches," de Fred Pellerin. Depuis quand t'es là ?
SOLEIL- Depuis un bout. Elle pointe la guitare. Je voulais pas te déranger, t'avais l'air dedans...
GRATTEUX, gêné- Ah.
SOLEIL- T'es pas si mauvais que ça, t'sais... T'as pas besoin d'être gêné.
GRATTEUX- Je suis pas gêné.

Elle alla s'asseoir près de lui. Il s'éloigna légèrement. Ils restèrent en silence quelques minutes, ni un ni l'autre ne sachant quoi dire, quoi faire. Soleil brisa finalement ce petit jeu:

SOLEIL- Tu me demandes pas ce que je fais ici ?
GRATTEUX- Non. C'est interdit de demander.
SOLEIL- Et si c'était pas interdit, tu le ferais ?
GRATTEUX- Si c'était pas interdit, j'attendrais que tu t'ouvres à moi. J'attendrais de pouvoir t'écouter. Comme je fais maintenant.
SOLEIL- T'es doux, comme gars.
GRATTEUX- Quand on aime, il faut être doux.
SOLEIL- Tu aimes... ?
GRATTEUX, déstabilisé- Non... Enfin, oui... Je veux dire, tout le monde aime, hein...
SOLEIL- Désolée. T'as pas besoin de te forcer à répondre...
GRATTEUX- Ok. Désolé.

Soleil s'étira, regardant l'horizon, puis retourna au sujet de départ.

SOLEIL- J'avais pas envie de rester chez moi, alors je suis venue ici. Je m'attendais pas à te voir...
GRATTEUX, après hésitation- Je viens des fois. Souvent.
SOLEIL- T'aimes ça, ici ?
GRATTEUX- J'sais pas. Pas pire, j'imagine. Toi ?
SOLEIL, le regard lointain- J'imagine que j'ai pas le choix d'aimer ça...

Gratteux déposa sa guitare plus loin, nerveux, et fourra les mains dans ses poches. Soleil le considéra en silence.

SOLEIL- T'as des longs cheveux...
GRATTEUX- Oui.
SOLEIL- Tu fais ça comment, des dreadlocks ?
GRATTEUX- Avec du temps... T'as juste besoin d'être patient, ça se fait tout seul.
SOLEIL- Ah. D'une certaine façon, ça te va bien...
GRATTEUX- Comment ça ?
SOLEIL- Ben, t'as l'air d'un gars patient... À moins que je me trompe ?
GRATTEUX, qui cherche à éviter son regard- Non... Tu te trompes pas...
SOLEIL- ...Je peux toucher ?
GRATTEUX, nerveux- Hein ? À quoi ?
SOLEIL- Tes dreadlocks.
GRATTEUX- Ah. Oui. Si tu veux.

Elle s'approcha de lui et il lui tourna dos. Soleil toucha une première dreadlock, puis l'observa longuement. Elles étaient toutes de différentes grosseurs et de différentes longueurs. Gratteux avait placé des billes de bois sur quelques une d'entre-elles.

SOLEIL- C'est bizarre...

Il ne répondit que par un grognement sans signification particulière, puis elle continua de jouer avec ses cheveux un moment, jusqu'à ce qu'il secoue la tête pour lui faire sentir qu'il en avait assez.

SOLEIL- Haha, désolée...
GRATTEUX- Ça me dérange pas. Excuse-toi pas.

Il se leva rapidement, ramassa sa guitare et la rangea dans son étui, qu'il posa ensuite sur son dos. Soleil crut un moment qu'elle l'avait vexé et qu'il se préparait à quitter, et elle s'en désola. Gratteux ne lui semblait pas être dans son état habituel- elle le trouvait beaucoup moins calme.

GRATTEUX- Tu veux faire quelque chose ?
SOLEIL, surprise- Comme ?
GRATTEUX- J'sais pas... Se promener... Il se gratte la nuque. Ça me stresse de rester assis.
SOLEIL- Si tu veux. Je te dérange pas, toujours ?
GRATTEUX, sec- Non.
SOLEIL- T'es sûr ? Je peux partir, t'sais.
GRATTEUX- Ben non, ben non...
SOLEIL- Ok... Tu veux aller où ?
GRATTEUX- Euh... Il réfléchit. Tu vas-tu capoter si je te propose d'aller dans le bois ?
SOLEIL, perplexe- Non. Pourquoi ?
GRATTEUX- Pour rien. Peut-être que ça sonne comme une proposition d'agresseur sexuel. Je sais pas. Je suis pas une fille.
SOLEIL- Hahaha, ben voyons !
GRATTEUX- Non, mais je suis pas ce genre de gars-là...
SOLEIL, qui sourit- C'est correct, je le sais.
GRATTEUX, qui sourit aussi- Ok...

Ils se mirent à marcher en direction de la forêt qui entourait la cour d'école, là où ils avaient vu les Jardiniers le samedi d'avant. Soleil ne connaissait pas vraiment le coin, alors elle laissa Gratteux la guider sans mot tandis qu'elle le suivait de près. L'étui de sa guitare frappait contre son dos à chaque pas qu'il faisait. Il avançait lentement, mais sans se retourner.

Les premières feuilles des arbres commençaient à pousser. Le gazon était vert et parsemé de petites fleurs. Les oiseaux chantaient par moments et la forêt sentait la terre. Comme il faisait un peu plus frais à cet endroit-là, Gratteux déroula les manches du chandail qu'il portait.

Ils marchèrent comme ça un long moment, sans savoir où ils allaient et sans échanger un mot. Les épaules de Gratteux se détendirent éventuellement, signe qu'il était plus calme. Soleil trouvait qu'il était bien grand, quand il se tenait debout... Elle était perdue dans ses pensées, elle songeait à tout ce qui la préoccupait en le regardant.

GRATTEUX, brisant le silence- Dis-moi-le, si t'es fatiguée...
SOLEIL- Non, je suis correcte.

Il continua d'avancer, tout en triturant la bandoulière de son étui de guitare. Soleil eut soudain le regard sombre.

SOLEIL- Gratteux ?
GRATTEUX- Oui ?
SOLEIL- T'sais, quand tu m'as dit que la famille c'était pas un sujet tabou, avec toi... C'était vrai ?
GRATTEUX- Oui. Si tu veux m'en parler, je vais t'écouter.

Elle commença à traîner de la patte et Gratteux essaya de s'ajuster à son rythme. Elle se tut pour quelques instants, pendant lesquels elle réfléchissait.

SOLEIL- Admettons, là... Admettons que je te disais un secret. Tu le dirais pas ?
GRATTEUX- Non. Je suis loyal.

Soleil se tut à nouveau. Gratteux la sentit hésitante, comme si elle avait des tonnes de choses à cracher mais qu'elle n'osait pas. Il regarda ses propres mains, se demandant ce qu'il était supposé faire dans une situation comme celle-là.

GRATTEUX- Tu veux t'asseoir ?
SOLEIL- Ouais...

Gratteux se dirigea vers une roche un peu plus loin, et ils s'y assirent tous les deux. Il attendit patiemment qu'elle dise quelque chose. À vrai dire, il ne comprenait pas vraiment ce qu'elle voulait, ce à quoi elle s'attendait de lui. Soleil fixait le sol.

Plutôt que se confier à lui comme il aurait cru qu'elle le ferait, elle se mit à pleurer. Simplement.

GRATTEUX, hésitant- Soleil ?

Elle ne répondit pas. Gratteux était mal-à-l'aise. Il avait l'habitude des crises de larmes avec Ariane, mais Soleil n'était plus une enfant. Désemparé, il sortit sa guitare et se mit, doucement, à jouer une chanson qu'il jugeait être de circonstances.

-lien de la chanson-

Je me suis fait un sang d'encre pour toi
Comme une pieuvre dans un gros bac chinois
À voir ta gueule ce matin je te crois
J'ai bien fait de penser très fort à toi

J'ai envoyé des chansons dans les airs
En espérant qu'un pigeon voyageur
Te les chanterait par jour ou noirceur
Jusqu'à ce que tu reviennes par ici

Ne me raconte plus jamais de salades
Dis-moi toujours quand tu te sens malade
J'ai une épaule bourrée de pouvoirs
Il paraît qu'elle aide à pleurer dans le noir

Je me suis fait un sang d'encre pour toi
Comme une pieuvre dans un gros bac chinois
À voir c'matin les bobos sur tes bras
J'ai bien fait de penser très fort à  toi

Que nous soyons amis ou amoureux
Mais maintenant nos coeurs battent à  deux
Je te comprends beaucoup plus que tu crois
Alors s'il te plaît la prochaine fois, appelle-moi

Enfin aujourd'hui te revoilà
À voir les cicatrices sur tes bras
J'ai bien fait de penser très fort à toi
J'ai bien fait de penser très fort à toi

Je me suis fait un sang d'encre pour toi
Comme une pieuvre dans un gros bac chinois
À voir c'matin les bobos sur tes bras
J'ai bien fait de penser très fort á  toi
Je me suis fait un sang d'encre pour toi...

Le collier que tu m'avais fabriqué
Hier à  cinq heures moins quart s'est brisé
Que s'est-il passé á  cinq heures moins quart
Probablement qu'on te voulait du mal

Je me suis fait un sang d'encre pour toi
Comme une pieuvre dans un gros bac chinois
À voir c'matin les bobos sur tes bras
J'ai bien fait de penser très fort à toi

La chanson terminée, Gratteux leva les yeux vers elle. Elle le regardait, mais ne dit toujours rien.

GRATTEUX- Soleil ? Parle-moi. Dis-moi de quoi.

Il attendit sa réponse, qui ne vint pas.

GRATTEUX- Sérieux, Soleil. Ça m'inquiète, ton affaire.
SOLEIL, sèche- Ma mère est morte l'année passée.

Il figea sur place. Il allait de malaise en malaise, cette journée-là ! De toutes les choses que Soleil aurait pu lui dire, il n'aurait jamais imaginé qu'elle lui dirait ça. Devait-il lui poser des questions, ou faire semblant de ne pas être intéressé ?

GRATTEUX- Elle est morte comment ?
SOLEIL- Dans un accident de char.
GRATTEUX- J'suis désolé...
SOLEIL- Depuis qu'elle est morte, mon père a pas arrêté de boire. Il travaille plus.  Il s'est fait déclarer malade, il est en congé de maladie. Il est pas capable de le prendre, qu'elle soit plus là. Il a peur que moi pis Émile, on sacre notre camp aussi. C'est lui qui m'a battue, l'autre jour. C'était pas les Jardiniers. Il m'a battue parce qu'il voulait pas que je parte en voyage scolaire, avec vous. Il pensait qu'il pourrait m'empêcher. Il voulait m'empêcher parce qu'il a peur que si je pars, je revienne jamais.
GRATTEUX- ...Il te bat souvent ?
SOLEIL- Assez. Trop. C'est à cause de lui que je veux devenir plus forte. Je veux me défendre et je veux défendre mon frère aussi.
GRATTEUX- Ok...
SOLEIL- Et de toute façon, je vais y aller quand même, au voyage.

Le silence revint, mais la tension ne baissa pas. Soleil n'osait plus le regarder et lui ne savait plus où se mettre.

SOLEIL, désolée- Scuse. J'aurais pas dû te parler de ça...
GRATTEUX- Non. J'étais juste pas préparé à ça, c'est tout. Si ça te fais du bien d'en parler, ça me dérange pas.
SOLEIL- T'es ben trop doux, comme gars...
GRATTEUX- Ça se peut.
SOLEIL- Tu le répéteras pas, ce que je viens de dire ?
GRATTEUX- Non. J'ai promis.
SOLEIL- Ok.
GRATTEUX- Tu devrais te souvenir des paroles de la toune. C'était "Sang d'encre" de Jean Leloup. Ce que je chante, je le pense aussi.
SOLEIL, qui sourit avec gêne- Merci...

***

Gratteux avait ramassé sa guitare et ils avaient décidé de retourner dans la cour d'école. Cette fois, il les guida à travers un raccourci qu'il connaissait. Les deux Tatoués s'étaient éloignés du chemin et Gratteux passait son temps à parcourir ses dreadlocks de ses mains pour s'assurer qu'aucune branche d'arbre ne s'accrochait dedans.

Ils marchaient encore en silence. Il repensait à ce que Soleil venait de lui dire. Il ne comprenait pas très bien pourquoi elle avait décidé de se confier à lui aussi subitement, mais ce n'était pas grave. Il était content qu'elle lui fasse confiance.

D'un coup, sans crier gare, Gratteux arrêta de marcher. Tout son corps était soudain tendu. Il regarda autour de lui et laissa un juron échapper ses lèvres, d'un murmure grave.

GRATTEUX- Tabarnak...
SOLEIL, inquiète- Qu'est-ce qu'y a ?
GRATTEUX- Ça va nous prendre Renard. Ici et maintenant.
SOLEIL- Hein ? Comment ça ?
GRATTEUX, frustré- Je viens de les trouver, les plantes qu'on cherchait. Sérieusement, j'aurais pu me passer de ça !
SOLEIL- Où ça ?
GRATTEUX, qui pointe le sol- Là. Partout. Les Jardiniers ont planté du pot partout.

Dans les faits, Soleil n'avait aucune idée de ce à quoi des plantations de drogue étaient supposées ressembler. Elle ne connaissait même pas les effets que le pot était supposé avoir sur le corps, quand on en fumait. Mais la clairière où ils se tenaient était effectivement parcourue de dizaine de jeunes pousses. Gratteux en secoua quelques unes de son pied, le regard noir.

GRATTEUX- Tu vas devoir aller chercher Renard.
SOLEIL- Hein ?
GRATTEUX- Ça en prend un de nous deux pour rester ici. Faut pas perdre l'endroit. Et il est pas question que ça soit toi qui restes, alors tu vas aller chercher Renard.
SOLEIL- Premièrement, pourquoi je peux pas rester ?
GRATTEUX- Parce que si les Jardiniers viennent ici et qu'ils te voient, tu vas pas t'en sortir.
SOLEIL- Tu t'en sortiras pas plus.
GRATTEUX, autoritaire- Non. Je sais me battre. Ils le savent, ils ont peur de moi, et ils se sentiront beaucoup moins en position de force que si c'est toi. Ils me connaissent. Alors je reste. Un point c'est tout.
SOLEIL- Ok...
GRATTEUX- Et deuxièmement ?
SOLEIL- Deuxièmement, je croyais que personne savait où trouver Renard.
GRATTEUX- Je le sais pas plus que les autres. Mais je connais son numéro de téléphone. Si tu l'appelles, il va venir.
SOLEIL- J'ai pas de téléphone.
GRATTEUX- Y'a une cabine téléphonique devant l'école.
SOLEIL- ...J'ai pas d'argent non plus.
GRATTEUX, fourrant la main dans sa poche- C'est combien ? Une piastre, je crois ?
SOLEIL- J'pense.
GRATTEUX- On est chanceux en criss que j'aie ça sur moi.

Gratteux déposa une pièce d'un dollar dans la main de Soleil, ses doigts tremblant légèrement. Il était dans un état second et, même s'il tentait de garder son calme, sa colère transparaissait. Il lui répéta ensuite plusieurs fois le numéro de téléphone de Renard, de peur qu'elle ne l'oublie en cours de route. Il aurait grandement préféré pouvoir lui écrire quelque part, mais il n'avait rien pour le faire.

Soleil quitta la clairière, non sans se retourner plusieurs fois pour regarder Gratteux qu'elle laissait derrière elle. Puis, elle entreprit de parcourir le trajet plutôt long qui la séparait encore de la cours d'école. Se faisant, elle ne cessa pas de répéter le numéro de téléphone, comme une chanson.

Plus cette histoire de drogue se développait et plus Soleil trouvait désagréable de ne pas connaitre tous les détails concernant les Jardiniers. Voilà près d'un mois déjà qu'elle avait rejoint les Tatoués, et elle voulait en être membre à part entière. Elle en avait marre que les gens se taisent pour la protéger.

Midi approchait, et le soleil tapait de plus en plus fort. Elle commençait à avoir chaud. Dix minutes au moins s'étaient écoulées lorsque Soleil arriva dans la cour d'école, puis elle en mit encore dix autres à trouver la satanée cabine téléphonique. Elle y entra sans perdre de temps et décrocha le combiné.

Qu'est-ce qu'elle allait faire si elle se trompait de numéro, ou si Renard ne répondait pas ? Elle n'avait qu'une pièce. Elle n'avait pas droit à l'erreur.

Elle chanta une dernière fois avant d'insérer la pièce de monnaie et de composer. La sonnerie résonna trois coups avant qu'une voix nasillarde ne réponde. Soleil expira longuement.

SOLEIL- Renard ?
RENARD- C'est moi.
SOLEIL- Ouf...
RENARD- C'est Soleil, j'imagine ? Ta voix est différente au téléphone, faut dire...
SOLEIL- Comment tu sais que c'est moi alors ?
RENARD, rieur- T'es bien la seule fille qui m'appelle Renard.
SOLEIL- Elles t'appellent comment, les autres ?
RENARD- Par mon vrai nom. Essaie pas, je te dirai pas comment je m'appelle.
SOLEIL- Ok. Je m'en fous.
RENARD- Tant mieux pour toi. Pourquoi tu m'appelles, anyway ?
SOLEIL, grave- Je me promenais dans le bois avec Gratteux et il a trouvé des plantes. Il dit qu'il a besoin de toi.
RENARD- Sérieux ?!
SOLEIL- Ouais. Alors amène-toi ici. Je t'attends à la table.
RENARD, moqueur- T'es sèche, aujourd'hui, ma pauvre.
SOLEIL- J'ai pas le temps de t'expliquer plus.
RENARD- Ok, ok... Je m'en viens.
SOLEIL- Bye.
RENARD- Bye.

Elle alla s'asseoir à la table et attendit avec impatience.

***

Renard arriva dans la demi-heure qui suivit, sur un vélo chargé d'un gros sac de toile. Il portait un débardeur blanc et de vieux jeans, ses cheveux attachés en chignon. Il allait à une bonne vitesse et freina juste devant la table. Soleil, qui se morfondait en pensant à tout le temps qu'elle faisait attendre Gratteux, leva enfin la tête pour regarder le blond.

RENARD- Ben ? Y'est où, Gratteux ?
SOLEIL- Dans le bois. Il nous attend où les plantes sont.
RENARD, en débarquant de son vélo- Pauvre criss, il doit s'ennuyer.
SOLEIL, qui le fixe- Tu pourras pas amener ton bike...
RENARD- Je sais.

Renard déchargea le sac de sac de toile de sa bicyclette, qu'il cadenassa à un arbre près de la table. Puis, il posa le sac sur ses épaules et se planta devant Soleil.

SOLEIL, cynique- Tu ressembles au Père Noël, de même.
RENARD- Hahaha, n'importe quoi !
SOLEIL, qui sourit malgré elle- T'es prêt ?
RENARD- Ouais. On y va.

Ils se mirent en route immédiatement. Soleil ouvrait la marche, le guidant sans grande assurance, et Renard la suivait de près. Apparemment, il n'avait pas l'intention de marcher en silence comme Gratteux l'avait fait plus tôt.

RENARD- Pis, comment ça se fait que tu étais toute seule dans le bois avec Gratteux, un dimanche en plus ?
SOLEIL- J'sais pas. C'est des choses qui peuvent arriver.
RENARD- Sérieux ?
SOLEIL- Sérieux.
RENARD, souriant avec satisfaction- Moi, je pense que vous faisiez des cochonneries.

Sans s'arrêter de marcher, elle le frappa. Il ricana.

RENARD- Ouch, hahaha... J'dois avoir vu juste.
SOLEIL- Ben non, tata. Arrête de dire des niaiseries, j'ai quelque chose de sérieux à te demander. Veux-tu ?
RENARD- Quoi ? Tu veux que je te fasse un cours d'éduction sexuelle ?
SOLEIL, sèche- Ayoye, débuzze...
RENARD- Haha, scuse. Qu'est-ce que tu veux me demander ?
SOLEIL- Les Jardiniers, là...
RENARD, qui la coupe- Si c'est à propos d'eux, tu devrais parler à Phoenix. Je sais pas jusqu'à quel point il est d'accord qu'on te parle d'eux.
SOLEIL- Je lui en ai déjà parlé.
RENARD- Il a dit quoi ?
SOLEIL- Que je pouvais savoir, mais qu'il avait pas envie de me raconter lui-même.
RENARD- Ben regarde, moi je m'en fous. Qu'est-ce que tu veux savoir ?
SOLEIL- Pourquoi vous avez des problèmes avec eux ?
RENARD, qui réfléchit- Donc, je te raconte tout depuis le début ?
SOLEIL- Ça pourrait être cool, oui.
RENARD- Ok. Oh boy... Ça remonte, ça. Attends un peu.

Renard pianota des doigts contre sa joue et mit quelques temps à organiser ses idées. Soleil attendait nerveusement qu'il prenne la parole, ralentissant un peu le rythme malgré elle.

RENARD- J'imagine que l'histoire commence quand on s'est rencontrés, les gars pis moi. Au départ, on avait tous nos propres problèmes à l'école, du coup on se ramassait toujours en retenue... À force de se croiser comme ça, on a fini par devenir amis.
SOLEIL- Qu'est-ce que vous faisiez ?
RENARD- Rien de spécial... Moi, y parait que j'étais irrespectueux. Kool-Aid se battait avec tout le monde, Phoenix il avait des mauvaises notes et il faisait aucun effort... Pis Gratteux... Il faisait quoi, Gratteux ? Il se tait un court instant. Ah oui, il faisait rien. C'était ça son problème.
SOLEIL- Hein ?
RENARD- Genre, il dormait en cours.
SOLEIL- Ah.
RENARD- Ouais... Donc. On est devenus amis en retenue. Et t'sais, quand on est amis, des fois on se met à se voir en dehors de l'école.
SOLEIL- Ouais ?
RENARD- Ben on a commencé à se tenir ensemble à la table. C'était pas la table des Tatoués, dans ce temps-là, c'était une table comme n'importe quelle autre. Mais vu qu'on avait déjà des réputations de délinquants, le monde osait pas trop, t'sais... Mettons qu'on était une gang qui faisait peur faike le monde nous crissait patience pis personne venait à la table. C'est surtout à cause de Kool-Aid, ça... Enfin bref. Si on est ennemis avec les Jardiniers, Soleil, c'est à cause de cette table-là. Ça aurait été n'importe quelle autre table, lesTatoués auraient jamais existé. Mais on dirait qu'on n'a pas eu de chance.
SOLEIL- Elle a quoi, la table ?
RENARD- Au début, on le savait pas non plus. On s'assoyait là et on parlait. Mais un moment donné, un soir, y'a une gang de gars qui sont venus à la table pis qui ont commencé à nous piocher dessus. On leur a pioché dessus aussi, pour la peine, mais on savait pas pourquoi ils nous attaquaient. Ça, c'était notre première rencontre avec les Jardiniers. Ils sont revenus une couple de fois, et t'sais c'que ça fait quand quelqu'un te dit de pas faire de quoi. T'as juste envie de le faire. Eux, ils voulaient pas qu'on soit à la table. Alors on voulait rester dessus. Encore là, si on avait changé de place et qu'on s'était pas battus, rien serait arrivé. Il fixe le ciel un peu, puis reprend son récit. Ça a duré comme ça deux semaines environ, jusqu'à ce qu'on décide de creuser sous la table. C'est là qu'on a compris dans quoi on s'était embarqués. Tu sais ce qu'il y avait sous la table ?
SOLEIL- Quoi ?
RENARD- Une grosse caisse pleine de poudre. Les Jardiniers cachaient leur coke dans une caisse enterrée sous une table, dans une cour d'école. Et ce qui s'est passé, c'est que des délinquants se sont mis à s'asseoir à cette table-là et à la défendre. C'était nous. Ils ont dû croire qu'on savait pour la drogue, et qu'on voulait la garder.
SOLEIL, outrée- Pis vous avez rien dénoncé à la police ?
RENARD- C'était du suicide, ça. Vas voir si la police va croire cette affaire-là. C'est ben sûr qu'on allait être les premiers suspects sur la liste, et on n'avait aucun alibi. C'est comme ça que les Tatoués sont nés, Soleil, pis c'est pour ça que les Jardiniers nous haïssent.

Ils se turent et continuèrent de marcher. Soleil essayait d'avaler ce que Renard venait de lui raconter, et lui regrettait à son propre étonnement les événements passés.

SOLEIL- Vous avez fait quoi avec la caisse, finalement ?
RENARD- On s'en est débarrassé. On a jeté la poudre dans les égouts. Ça leur a pris du temps, aux Jardiniers, à s'en rendre compte, mais ils ont compris qu'on avait peur de se faire blâmer pour la drogue. C'est pour ça que maintenant, ils essaient de faire passer leur trafic sur notre dos, et qu'on peut rien faire sauf détruire au fur et à mesure.
SOLEIL- C'est vraiment cave.
RENARD, qui hausse les épaules- Ça fait presque deux ans de ça, maintenant. On était jeunes et on était tous nés sous des mauvaises étoiles. On n'y peut rien.
SOLEIL, obstinée- Vous auriez pu aller chercher de l'aide. Vous faites juste vous enfoncer en voulant régler ça vous-mêmes.
RENARD, narquois- Pis toi ? Toi aussi, t'aurais pu aller chercher de l'aide à la place de "devenir plus forte". Pis regarde où t'es rendue. T'es Tatouée aussi. À cause que t'es née sous une mauvaise étoile.
SOLEIL- Tu le sais pas.
RENARD- J'ai deviné quand même. T'es dans le même bateau que nous.

Ils s'arrêtèrent et se regardent mutuellement dans le blanc des yeux. Le jeu dura un peu avant que Renard n'y mette fin en s'avançant vers elle, assez proche pour qu'elle puisse le sentir respirer contre sa joue. Il prit un ton menaçant.

RENARD- Si tu nous dénonces à la police, ou si tu racontes ça à n'importe qui d'autre... Je te jure, tu comprends, je te jure que je vais trouver où tu habites et que je vais te rendre la pareille. Alors tu fermes ta gueule et tu restes Tatouée.
SOLEIL, le défiant- Je vais pas le dire.
RENARD, entre ses dents- Tu serais mieux pas.

Puis, il lui montra son poing et s'assura de lui faire comprendre qu'il n'aurait aucun regret à la battre. Soleil eut peur de lui l'espace d'un instant mais ne lui laissa pas voir. Rapidement, elle lui tourna le dos et continua de marcher vers la clairière où Gratteux les attendait. Ils firent le reste du trajet en silence et Renard finit par retrouver son état d'esprit normal.

Lorsqu'ils arrivèrent, Gratteux était assis par terre, sa guitare sur les genoux. Il ne jouait rien de particulier, qu'une improvisation au rythme plutôt nerveux. Il avait les yeux fermés et ne les vit pas arriver.

RENARD- Bouh !

Il sursauta.

GRATTEUX- Esti, Renard !
RENARD- Haha, scuse ! Tu dois t'ennuyer en tabarnak, ça fait combien de temps que t'attends ?
GRATTEUX- Je sais pas. Une heure, peut-être.
RENARD- Désolé d'avoir pris autant de temps.
GRATTEUX- C'est correct. Au moins, ils sont pas venus pendant que j'attendais.

Renard observa les plantes à ses pieds d'un oeil grave, tandis que Gratteux se levait et disposait de sa guitare.

GRATTEUX- T'as quoi, dans ton sac ?
RENARD- D'la shit.
GRATTEUX- Cool. J'adore ta façon de détailler.
RENARD- Je sais. Puis, concernant les plantes: Hey, ils se sont donné à coeur joie dans le jardinage, c'te fois-ci !
GRATTEUX- Assez. Je comprends pas comment ça se fait qu'ils se sont toujours pas fait pogner.
RENARD- Ça serait le fun, hein ?
GRATTEUX, qui approuve- Mh-mh.

Inconsciemment, Soleil se rangea silencieusement derrière Gratteux. Renard dut le remarquer car il eut un court sourire mauvais. Puis, sous le regard insistant de son ami, il se pencha pour observer les pousses de plus près après avoir déposé son sac près de lui.

RENARD- T'as compté combien y'en avait ?
GRATTEUX- Cinquante, environ.
RENARD- Eh ! Ils en ont pour cher !
GRATTEUX- Si tu veux mon avis, la moitié de ça va mourir tout seul. C'est pas les meilleures conditions pour faire pousser du pot, ici.
RENARD- T'as l'air de t'y connaître.
GRATTEUX- Faut connaître ses ennemis.
RENARD- Honnêtement, Gratteux ? T'es sûr que t'as jamais pris de drogue ?
GRATTEUX- J'haïs ça ta façon de sonder le monde tout le temps alors qu'on sait rien sur toi ! Arrête donc de t'occuper de moi pis occupe-toi de ce pour quoi t'es là.
RENARD, amusé- Ça te ressemble pas, d'être agressif de même, mon Gratteux !
GRATTEUX, le regard mauvais- Arrête de me chercher, veux-tu. C'est pas une bonne journée.
RENARD- Ok, ok... !

Voyant que Gratteux était de mauvaise humeur, Renard lâcha prise et fit mine de continuer à observer l'oeuvre des Jardiniers. Soleil s'était assise sur un tronc d'arbre mort près de là et ne parlait pas. Maintenant qu'elle était informée de la situation, elle avait envie d'inciter les Tatoués à dénoncer les Jardiniers à la police. Mais, bien qu'elle trouvait ridicule qu'ils prennent le blâme depuis deux ans, Renard lui avait bien fait comprendre qu'elle n'était pas en position de changer leurs façons de faire. Elle n'avait ni l'intention ni le courage de s'y opposer.

Les pensées de Soleil dérivèrent lentement à la conversation qu'elle avait eue avec le directeur, quelques semaines plus tôt. Est-ce que la façon dont elle s'y prenait pour gérer ses problèmes familiaux inspirait ce même sentiment au directeur ? Le sentiment d'être témoin d'une erreur stupide ?

GRATTEUX- Alors, t'en penses quoi ?
RENARD- Ce que j'en pense ? Qu'il faut s'en débarrasser, comme d'habitude.
GRATTEUX- On pourrait pas essayer de prendre ça pour des preuves, pour une fois ? Quand on y pense, la police a pas plus de preuves contre nous qu'elle en a contre eux, sur ce coup-là.
RENARD, énervé- Non, non, non. On nettoie derrière eux et c'est tout. Combien de fois on t'a dit qu'on voulait pas se frotter avec la police ?
GRATTEUX, énervé à son tour- Tu sais quoi ? Plus je te côtois, Renard, plus je me dis que t'as des affaires à cacher. Tu serais pas criminel, toujours ?
RENARD- Tiens-tu tant que ça à ce que je te fasse mal, Gratteux ?
GRATTEUX- Pas que je veux péter ta bulle, mais je te défonce n'importe quand.
RENARD- Ah ouais ?

La tension entre les deux gars venait d'escalader très vite. Soleil, dépassée par les événements, réussit néanmoins à se placer entre eux deux avant que Renard ne tente un coup de poing et que Gratteux ne lui saisisse le bras dans le mouvement.

SOLEIL, ne sachant que faire- Calmez-vous, les gars ! Battez-vous pas !
RENARD- Mêle-toi pas de ça, Soleil !
SOLEIL- Gratteux ! Gratteux, s'te plait ! Lâche-le !

Gratteux continua de fixer Renard avec des yeux noirs, sans répondre. Le blond lui porta un coup de pied, sans réussir à desserrer la poigne de l'autre.

RENARD- Tasse-toi, Soleil ! Ça se fait pas, de me traiter de criminel !

Il secoua son bras, toujours sans succès. La main de Gratteux semblait faite d'acier, il ne bronchait pas et il regardait toujours Renard aussi agressivement.

GRATTEUX- Y'a rien que la vérité qui fait mal, Léo.
RENARD- Ah ! Tu veux jouer à ce jeu-là, David Veilleux ?

À ces mots, Gratteux tordit le bras de Renard, qui grogna de douleur. Le blond tenta à son tour de lui écraser les pieds avec son talon, mais il resta stoïque... Pour toute réponse, Gratteux lui donna un coup à l'arrière d'un genou, le faisant trébucher.

RENARD- Lâche-moi, salaud !
SOLEIL, désemparée- Come on ! Je croyais que vous vouliez vous occuper de la drogue ! Ça vous avance à rien de vous faire mal ! On va parler, je sais pas moi... ! Gratteux !

Finalement, Gratteux lâcha le bras de Renard sans délicatesse et lui donna un coup de pied dans le dos avant de s'éloigner. Le perdant de ne releva pas tout de suite, préférant rester accroupi par terre.

GRATTEUX- Je m'excuse, Soleil.
SOLEIL, sans voix- C'est correct...
GRATTEUX- Relève-toi, Renard.
RENARD, se relevant- Donne-moi pas d'ordres, enfant de chienne.

Ils s'assirent tous les trois et restèrent en silence pendant de nombreuses minutes, mal-à-l'aise. Ils fixaient tous les plantes dans une ambiance tendue et réfléchissaient à ce qu'ils croyaient être la meilleure solution.  Au bout de ce qui leur parut être une éternité, Soleil prit la parole.

SOLEIL- Si Phoenix était ici, il dirait quoi ?
GRATTEUX- Qu'on devrait s'en débarrasser, même si il préfèrerait qu'on dénonce les Jardiniers pour de bon. Il a pas confiance en la police.
SOLEIL- ...Et Kool-Aid ?
RENARD- Kool-Aid, tout ce qu'il veut, c'est se venger des Jardiniers, et pour lui, la vengeance, ça passe par la violence. Donc il voudrait pas dénoncer.
SOLEIL- Donc ça fait trois contre un ?
RENARD- Aux dernières nouvelles, on est cinq, pas quatre.
SOLEIL- Et puis ?
RENARD- Tu donnes pas ton avis ?
SOLEIL- Non.
RENARD- Pourquoi pas ? Dis-le.
SOLEIL- Tu le sais, pourquoi. Et de toute façon, que je sois de n'importe quel bord, ça changerait rien.
GRATTEUX- Phoenix peut changer d'avis.
SOLEIL- Alors on devrait leur demander en personne.
RENARD- Non. On n'a pas le temps. Peu importe ce qu'on choisit de faire, on doit le faire au plus sacrant, et on verra pas Phoenix avant demain.
GRATTEUX- Alors on fait comme d'habitude.
RENARD- Tiens ! Monsieur lâche enfin sa fierté ! Ça valait la peine de me faire chier !
GRATTEUX- Wow, calme-toi.
RENARD, qui soupire- Anyway. Donc ? On déracine et on brûle ?
GRATTEUX- J'imagine que oui.

Ils passèrent l'heure suivante à déraciner les plantes des Jardiniers, à couper les racines et à les mettre dans le sac de Renard. Quand ils eurent fini, Gratteux cacha les tiges sous diverses roches et Renard reparti à vélo, promettant de mettre les racines à brûler.

***

KOOL-AID, hors de lui- Osti ! Si je m'écoutais, j'irais de leur bord live et je leur péterais tous la gueule !
PHOENIX- Écoute-toi pas.
KOOL-AID- Ça me fait chiiiier !

Renard venait de finir de raconter les évènements de la veille aux deux qui n'avaient pas été présents. Lui, Phoenix et Soleil étaient assis à la table tandis que Kool-Aid, debout, faisait les cent pas avec colère. C'était lundi matin et Gratteux, fidèle à son habitude, mettait du temps à arriver. Il est à supposer que, de toute façon, il n'avait pas très envie de revoir Renard.

PHOENIX- Mais Gratteux a raison, il serait temps qu'on commence à penser à une façon de se débarrasser des  Jardiniers une fois pour de bon.
KOOL-AID- Y'a pas d'autre moyen que de les tuer !
PHOENIX- Vas te défouler, toi.
KOOL-AID, s'éloignant- Bonne idée, câliss !

Kool-Aid se mit à donner des coups de poings et de pieds sur un arbre près de la table, sans la moindre retenue. Soleil le regarda d'un oeil inquiet, mais les deux autres, qui semblaient habitués à ce spectacle, ne s'en préoccupèrent pas.

RENARD, mauvais- C'est quoi votre affaire de commencer à penser à la police ? On s'en est très bien sortis jusqu'à maintenant.
PHOENIX- C'est vrai, mais on sait jamais quand ça pourrait se retourner contre nous. Alors si on a des preuves, on doit les utiliser. L'attaque, c'est la meilleure défense.
RENARD- Souviens-toi que si jamais ils nous dénoncent, ils pourront pas continuer leur trafic   parce qu'ils auront plus d'alibi. Donc c'est pas dans leur intérêt de nous attaquer en premier. Pas d'attaque, pas de défense, et pas d'attaque.
PHOENIX- Même à ça, on n'a pas d'affaire à les protéger. On le sait pas, quand ils vont avoir besoin de leur alibi, justement. Ça peut nous tomber dessus n'importe quand.

À ce moment, Kool-Aid, qui ne suivait pas ce que ses amis disaient, se mit à crier des jurons dans le vide. Soleil sursauta, mais la discussion se poursuivit.

RENARD- Pis moi je te dis que, s'ils se font prendre comme tu dis, il y aura pas de place pour un alibi parce que ceux qui vont les prendre vont déjà avoir des preuves irréfutables contre eux.
PHOENIX- Hey, t'es borné pas mal !
RENARD- Toi pareil !
PHOENIX- Moi, je pense que justice doit être faite, à un moment donné.
SOLEIL, à mi-voix- Moi aussi...
RENARD, renfrogné- Justice... ! Qu'est-ce qu'ils feraient, la police, anyway ?
PHOENIX- Fais-moi pas accroire que t'es pas au courant de ça, Renard. Au mieux, à cette échelle-là, ils vont avoir un casier et ils vont se faire renvoyer de leur école. Au mieux.
RENARD- Et on risque la même chose si c'est nous qui prend l'accusation !
PHOENIX, exaspéré- Mais on la prendra pas si on a des preuves ! Je te ferais remarquer que, depuis le temps, le directeur a fait poser des caméras de surveillance dans la cour ! C'est clair qu'ils vont trouver ça louche s'ils voient que les Jardiniers viennent de notre bord !

Fatigué, Kool-Aid revint près de la table en se massant les phalanges. Il lança un regard interrogateur à Soleil.

RENARD- Moi aussi, j'y vais, de leur bord.
PHOENIX- Ben arrête.
KOOL-AID, d'un coup attentif- Plus le droit d'aller de leur bord ?
PHOENIX- C'est ça.
KOOL-AID- Ok, mais s'ils viennent du nôtre, j'vais les accueillir !

Renard dévisagea Phoenix pour toute réponse. Il n'était visiblement pas d'accord mais n'ajouta rien de plus.


Dernière édition par Nakameo le Mer 20 Aoû - 12:34, édité 1 fois
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Nakameo

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MessageSujet: Re: Les Tatoués [Nakameo] [T]   Mar 19 Aoû - 1:03

***

La poussière était retombée lorsque, ce soir-là, Gratteux rejoignit Phoenix à la table après l'école. Il regardait autour de lui d'une façon inhabituelle tout en s'avançant, comme pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. Phoenix, remarquant son attitude nerveuse, eut un sourire amusé en le regardant s'asseoir près de lui.

PHOENIX- Allô...
GRATTEUX- Salut.
PHOENIX- Tu vas bien ?
GRATTEUX- Oui... toi ?
PHOENIX- Moi aussi.

Un moment se passa dans le silence, durant lequel Gratteux jouait avec ses mains et Phoenix regardait l'horizon.  La journée était plutôt chaude et les deux Tatoués portaient des chandails à manches courtes.

GRATTEUX- Les autres sont pas là ?
PHOENIX- Non.
GRATTEUX- Ils sont où ?
PHOENIX- T'en poses, toi, des questions ! Soleil est retournée chez elle, comme d'habitude, Kool-Aid est parti faire son dernier shift à son deuxième travail et Renard a dit qu'il avait des choses à faire. Je pensais y aller aussi, d'ailleurs. Mais il fait beau.
GRATTEUX- Ah bon.
PHOENIX- T'as la tête d'un gars qui veut parler.

Gratteux le toisa d'une façon blasée avant de répondre. Il se savait par moments facile à lire, mais n'appréciait jamais de se le faire dire.

GRATTEUX- Genre.
PHOENIX, souriant- Je suis tout à toi. On se fera pas déranger.

Hésitant, Gratteux se frotta la nuque d'une main. Son regard se perdit un moment, comme s'il était très concentré à choisir ses mots. Phoenix attendit patiemment qu'il prenne la parole, même s'il avait de la difficulté à ne pas laisser s'échapper un ricanement. Pour une raison qu'il ne saisissait pas très bien lui-même, il trouvait toujours amusant de voir son ami normalement calme et posé devenir tendu.

GRATTEUX, d'un trait- Est-ce qu'il y a des règlements dans notre bande, concernant l'amour ?

Pris de court, Phoenix retrouva subitement son sérieux. Depuis qu'il connaissait Gratteux, jamais il ne l'avait entendu aborder ouvertement le sujet. Il mit à son tour un moment avant de répondre.

PHOENIX- Pas vraiment, non. Je suis pas là pour inventer des règlements inutiles...
GRATTEUX- Alors c'est permis ?
PHOENIX- Autant que je sache, oui. À moins que tu sois amoureux de quelqu'un chez les Jardiniers... Puis, remarquant que Gratteux ne semble pas satisfait de sa réponse: T'sais, Renard a eu plusieurs blondes depuis qu'on est Tatoués. Même s'il les expédie vite...Ça a jamais fait de mal à personne.
GRATTEUX, détournant le regard- Non mais... Je veux dire... L'amour entre nous ? Entre les Tatoués ?
PHOENIX- Penses-tu vraiment qu'on aurait fait un règlement là-dessus, à quatre gars ? On n'est pas gays, donc ça servirait à rien... À moins que... Toi oui ? T'es gay ?
GRATTEUX, surpris- Hein ? Non !
PHOENIX- C'est peut-être pour ça que tu nous parle jamais de filles ?
GRATTEUX- Ben non... !

Pendant un instant, il considéra silencieusement Gratteux qui avait le dos courbé par la gêne.  D'un coup, Phoenix sursauta en réalisant qu'il avait oublié qu'ils n'étaient plus seulement quatre dans la bande.

PHOENIX- Dis-moi pas que... C'est Soleil ? Ben oui, ça doit être ça...
GRATTEUX, renfrogné- Arrête d'essayer de deviner.
PHOENIX, excité- Sérieux ?
GRATTEUX- Je demandais ça juste pour savoir...

Gratteux se leva, ramassant précipitamment son sac d'école qu'il avait déposé sur la table en arrivant, et tourna le dos à Phoenix tout aussi sèchement.

GRATTEUX- Je retourne chez nous. À demain.
PHOENIX, souriant- À demain...

Gratteux disparut sans se retourner, et Phoenix resta à la table encore de nombreuses minutes à se demander ce qui pouvait bien se tramer dans sa bande sans qu'il ne le sache. Il n'aurait jamais cru que les Tatoués auraient un jour des histoires de coeur à l'interne. Ça semblait pourtant logique, maintenant qu'il y pensait.

***

Mardi midi, Phoenix avait convoqué tous les Tatoués à la table. La journée était ennuagée, avec de rares éclaircies, et le vent soufflait doucement. Soleil, arrivée la dernière, le trouva debout devant les trois autres, quelques feuilles dans les mains. Renard n'attendit pas qu'elle s'assoie pour héler Phoenix en tapant des mains comme l'aurait fait un entraîneur sportif :

RENARD- C'est bon, tout ton monde est là ! Parle-nous, chef !
PHOENIX- Combien de fois je vais devoir te dire d'arrêter de m'appeler chef ? Ça me gosse.
RENARD- Je t'appelle comme tu es.
PHOENIX- Écoute, c'est pas pour rien que je vous ai demandé de m'appeler Phoenix... Tu le sais, et c'est pareil pour vous autres.
RENARD- Ça m'empêche pas de t'appeler chef.
PHOENIX, cynique- T'aimerais peut-être ça que je t'appelle subordonné ?
RENARD- Wow ! Chef, c'est un titre gratifiant, c'est pas pareil !
KOOL-AID, excédé- Vous pensez-tu vraiment que c'est le temps de parler de ça ? Non ! Non, c'est pas le temps, fuck !

Soleil, non sans se sentir légèrement mal-à-l'aise aux vues de la tournure que prenait la discussion, s'assit près de Gratteux sur la table. Ce dernier se poussa subitement, comme il avait l'habitude de le faire, avant de joindre ses mains.

PHOENIX- Ben voyons, prends-le pas de même...
KOOL-AID- Pourriez-vous, juste, genre... abréger ?
RENARD, perplexe- T'es pressé ou quoi ?
KOOL-AID- Accouchez, c'est tout !
PHOENIX, levant les bras au ciel- Ok, ok...

Phoenix jeta un coup d'oeil aux feuilles qu'il tenait, passant la main sur le côté rasé de sa tête, avant de s'éclaircir la voix. Il regarda les quatre autres un à un.

PHOENIX- Vous êtes tous inscrits au voyage scolaire au motel ?
KOOL-AID- Oui.
RENARD- Ouais.
PHOENIX- Gratteux ?
GRATTEUX, acquiesçant- Mh-mh.
PHOENIX- Soleil ?
SOLEIL- Oui.
PHOENIX, souriant- Parfait ! Je nous ai fait des plans !
RENARD- Montre-moi donc ça !
PHOENIX, donnant ses papiers à Renard- Vendredi après-midi, en arrivant là-bas, les profs nous laissent ça libre, donc j'ai imprimé une carte sur Google Maps pour pas qu'on se perde. C'que j'ai remarqué, c'est qu'il y a un petit lac à genre quatre-cinq minutes de marche de là. Faike samedi, le monde s'en-vont au zoo ou j'sais pas quoi, mais ça c'est plate, faike on ira là. Tu penses que tu peux nous arranger ça, Renard ?
RENARD- Ça dépend des profs qui viennent...
PHOENIX- Y va y avoir la même madame que l'année passée.
RENARD, souriant avec malice- Facile.
GRATTEUX- On va faire quoi là-bas ?
PHOENIX- Se baigner... Pêcher...  J'sais pas.
RENARD, à lui-même- Ça sera toujours moins plate qu'aller au zoo avec une gang de losers.
PHOENIX- C'est ça. Faike c'était pour vous dire d'apporter des affaires pour ça... Genre un maillot.
KOOL-AID- Ben tu m'en apporteras un, parce que moi j'en n'ai pas.
PHOENIX- Ok.
RENARD- Comment ça, t'as pas de maillot ?
KOOL-AID, énervé- J'ai-tu l'air d'avoir de l'argent pour m'acheter des trucs qui me servent une fois par année ? En plus, j'haïs ça l'été, je sors même pas de chez moi !
RENARD- Ça coûte genre, quatre piastres, un maillot. N'importe quel b.s. peut s'acheter ça.
KOOL-AID, blasé- Ben vas chier Renard... Vas chier.
RENARD- Hahaha, ben voyons donc !
PHOENIX- Anyway, je vais lui en passer un... C'est pas la fin du monde.
RENARD- T'es-tu sûr que c'est pas juste des excuses pour pas dire qu'il sait pas nager ?
KOOL-AID- Hey, je sais nager !
RENARD- Ben t'as pas l'air !
SOLEIL, qui les interrompt- Phoenix ?
PHOENIX- Oui ?
SOLEIL- T'avais-tu d'autres choses à dire... ?
PHOENIX- Euh... Il réfléchit. Ah oui, Soleil... ça va être des chambres de quatre personnes... Désolé, mais tu vas devoir t'arranger pour trouver des filles qui vont vouloir partager leur chambre avec toi...
SOLEIL- C'est ce que je pensais...
RENARD- C'est vieux-jeu, d'encore séparer les filles des gars, à notre époque !
KOOL-AID- Pas vraiment, c'est justement à cause des écœurants comme toi.
RENARD- T'es dombin agressif aujourd'hui, toi !
KOOL-AID, qui l'imite- T'es dombin attardé aujourd'hui, toi !
PHOENIX- Hey, ça va faire ! Qu'est-ce que vous avez ?
RENARD- Wow, c'est lui qui a commencé !
KOOL-AID- Pis c'est toi qui a continué !
RENARD, rieur- Non, c'est toi qui continue !
GRATTEUX, qui les interrompt à son tour- J'ai une question, moi.
PHOENIX- Oui mon Gratteux ?
GRATTEUX- On fait quoi dimanche ?
PHOENIX- Je pense qu'ils organisent des jeux de société ou une affaire de même... En tout cas, on va rester avec eux pour ça... On repart genre à midi anyway.
GRATTEUX- Ok.
KOOL-AID- Moi aussi, j'ai une question ! Est-ce qu'on va se raconter des histoires d'horreur ?
RENARD, enjoué- Oh, oui ! On fait ça !
PHOENIX, le visage défait- Non...
RENARD- Ben oui ! Kool-Aid était pas là la dernière fois, come on !
KOOL-AID- Ouain, c'est tellement mieux avec moi !

Phoenix considéra ses deux amis sombrement, sous le regard amusé de Gratteux.

PHOENIX- C'est tellement pire...

***

Le midi d'après, Renard était assis à un pupitre trop petit pour lui dans le local de retenue, une feuille barbouillée d'une écriture illisible devant lui. Le bout de son crayon entre les lèvres, il était occupé à tordre le coin de la feuille entre son majeur et son pouce tout en lançant un regard vide à une surveillante assise devant lui. Une immigrante qui n'avait pas l'air de parler plus de deux mots de français, se disait-il.

Il n'était pas le seul élève dans le local, il y avait bien deux autres filles derrière lui et un type à l'air fils-à-maman près de la fenêtre. Les filles se chuchotaient l'une à l'autre et, poussant sa chaise de manière à pouvoir se balancer sur les deux pattes arrières, il tenta de capter quelques bribes de ce qu'elles disaient avant que l'immigrante ne leur demande le silence, ce qu'elle répétait de temps en temps comme si c'était le seul mot qu'on lui ait appris.

Renard soupira et, comme pour marquer encore davantage son ennui, il froissa bruyamment le coin de sa feuille. La surveillante lui jeta un bref coup d'oeil accompagné d'un claquement de langue. Encore combien de temps à cette satanée retenue ? Lâchant tout ce qu'il avait en main, le blond se mit à défaire sa queue de cheval. Puis, il plaça son élastique à cheveux entre ses doigts et l'étira en direction du gars près de la fenêtre. Pourquoi pas.

Comme il s'apprêtait à tirer, la porte du local s'ouvrit, laissant place au directeur et à une tête qu'il connaissait bien. Kool-Aid vint s'asseoir au bureau à côté du sien, une mince pile de feuilles lignées entre les mains, tandis que le directeur s'en-retournait à son bureau.

Abandonnant son élastique, Renard prit en vitesse le crayon mal aiguisé qui trainait sur son bureau et noircit par-dessus la chose déjà incompréhensible qu'il avait écrite dans l'espace en haut de sa copie qui était réservé au nom de l'élève.  Son vrai nom. Son nom qu'il n'aimait pas. Il rectifia «Renard » près de son barbeau.

Le temps qu'il fasse ça, Kool-Aid s'était déjà bien installé, les pieds sur le bureau, et le dévisageait. Quand son regard croisa celui de Renard, il mima muettement son nom, comme pour se moquer de lui. Le blond lui tira la langue pour toute réponse et Kool-Aid eut un sourire amusé avant de se tourner à son tour vers la surveillante, sans la moindre intention de s'encombrer avec l'ambiance calme de la place.

KOOL-AID- Madame ! J'ai pas de crayon !
SURVEILLANTE, fronçant les sourcils- Silence.
KOOL-AID- Non mais j'en ai comme besoin pour écrire.
SURVEILLANTE- Silence.
KOOL-AID- Ok... Il balaie la pièce du regard. Y'a-tu quelqu'un qui a un crayon ?

Les deux filles au fond rirent et Renard, bien qu'il ait pu prêter son crayon à Kool-Aid, trouva ce petit jeu assez amusant pour avoir envie de le laisser continuer. La surveillante, d'humeur beaucoup moins bonne, se décida à le sermonner avec un terrible accent:

SURVEILLANTE- Tu déranges tout le monde, tais-toi.
KOOL-AID- Qu'est-ce que vous allez faire ? M'envoyer en retenue ? J'y suis déjà. Câliss, quelle langue vous parlez, I need a pencil tabanark ! Vamos a la playa !

Le fils-à-maman, énervé, décida de lancer son crayon à Kool-Aid. Ce denier l'attrapa comme Renard s'étouffait de rire.

KOOL-AID- Merci !
SURVEILLANTE- Silence.

Excédée, l'immigrante alluma la veille et minuscule télévision qui trônait sur son bureau, et, ignorant la grimace que le garçon aux tatouages bleus lui faisait, y inséra une casette VHS. Le son était très bas, mais de faibles murmures d'une langue étrangère emplirent la pièce.

Renard s'étira le bras et prit une des feuilles que l'autre Tatoué avait amenées avec lui. Il y écrivit sans s'appliquer le moins du monde avant de la lui redonner. Kool-Aid releva la tête du travail auquel il avait commencé à s'adonner et s'écorcha les yeux à déchiffrer ce que le blond lui avait écrit dans un français pas très maîtrisé :

« Sa fesait longtemps qu'on s'était pas croiser ici. T'as fait quoi ? »
« Un gars ma énerver dans le coridort, » répondit Kool-Aid d'une écriture grasse et gauchère,
« fak je ler taper pi on ser fait pogné. Naturelement folais qui souaye tappette pi qui parte a brailler a cause j'y fait mal pour que sa me retombe dessus. La jer de la copie a fer a cause du directeur. Toé ta fais quoi ? PS: T'écrit mal. »

Si la calligraphie de Renard rendait la lecture de ce qu'il écrivait difficile, il en allait de même avec l'orthographe et la syntaxe de Kool-Aid. Il réussit tout de même à comprendre qu'il s'était battu dans le corridor.  

« Pas fait mes devoir de science. Chu tomber sur la mauvaise semaine... lol. J'avais une réflection à faire. PS: T'écris mal aussi. »
« K bitch bin si on écris mal toué deux aide moi a fer ma copie. »

Cela dit, Kool-Aid donna une seconde feuille lignée à Renard, qui l'accepta sans se poser de question. Combien de fois s'étaient-ils aidés de la sorte par le passé ? « La bataille est interdite à l'école et ne m'aidera jamais à devenir une meilleure personne »... À copier cinq-cents fois.

Les deux Tatoués passèrent une quinzaine de minutes sans échanger d'autre mot, récrivant chacun de leur côté la même phrase à répétition. Excepté la télévision de la surveillante, le silence était presque total dans le local. Éventuellement, Renard reprit la feuille qu'ils s'échangeaient plus tôt pour continuer la conversation:

« Toujours pas de signe des Jardinier ? »
« Non, » lui répondit Kool-Aid, «mais jler attand de pieds ferme OSTI. »
« T'aimerais pas sa qu'on aille de leur bord ? ;) Se défouller. »
« Ouin mais Fénix veux pas. »
« Lol sa s'écrit Phoenix son nom !! »
« M'en cawlisse. »
« Ok lol... Ouin mais anyway on y irait juste nous deux... Il le saurait pas. ;) »
« Bof moé la l'infidéliter... Spa le temp de commencé a se joué dans le do ! »
« T'es sûre que tu veux pas ? »
« Oui. »

La conversation s'essouffla, et le tout fut conclut par un dessin de Kool-Aid ne témoignant d'aucun talent artistique, supposé représenter un renard et la mascotte de la compagnie kool-aid se tenant par la main. Renard s'étouffa de rire en le regardant.

***
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Nakameo

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MessageSujet: Re: Les Tatoués [Nakameo] [T]   Mar 19 Aoû - 1:41

Jeudi passa sans que rien de spécial ne se produise. Les Jardiniers n'avaient toujours pas réagi concernant la disparition de leur plantes lorsque, vendredi matin, le départ des Tatoués en voyage scolaire arriva.

Il était quatre heures du matin lorsque Soleil quitta sa chambre sans bruit, en direction de la maison de Gratteux. Il avait peur de ne pas se réveiller à temps pour prendre l'autobus, à cinq heures, et il avait demandé à ce que quelqu'un vienne le réveiller. Elle s'était proposée comme elle se réveillait facilement.

Arrivée là, Soleil cogna avec appréhension, de peur que personne ne soit encore réveillé et qu'elle doive entrer de son propre chef. Elle portait ses bagages dans deux sacs qui commençaient à peser lourd sur ses épaules. Aussi, plantée sur le perron, les replaça-t-elle en attendant. Heureusement, Gratteux était déjà debout et vint bientôt lui ouvrir. Il portait un t-shirt et des pantalons de coton qui s'apparentaient à un pyjama.

GRATTEUX, qui chuchote- Allô. Merci d'être venue.
SOLEIL, chuchotant aussi- On dirait que j'vais pas servir à grand-chose, par exemple...
GRATTEUX- Pas grave... Anyway, entre.

Soleil s'exécuta, et il referma la porte derrière elle. Encore fatigué, Gratteux passa une main sur ses yeux avant de pointer les escaliers menant à la cave de l'autre.

GRATTEUX- Attends-moi ici, j'dois juste aller chercher mes affaires...
SOLEIL- Ok.
GRATTEUX, qui s'arrête- Ah. T'as-tu mangé... ? Veux-tu de quoi ?
SOLEIL- Non, j'ai pas faim.
GRATTEUX- Ok... Ben j'reviens...

Il partit vers sa chambre, laissant s'échapper un bâillement. La maison était sombre et complètement silencieuse, mais la faible odeur de tabac que Soleil avait remarquée lors de sa première visite était toujours présente. Seule dans le vestibule, elle entendit bientôt un bruit venant du rez-de-chaussée, et Ariane apparut comme son frère revenait de la cave, un sac et son étui de guitare sur les épaules. La petite dormait encore debout, les cheveux tous ébouriffés et affublée d'une jaquette trop grande pour elle.

ARIANE- Daviiiid... ?
GRATTEUX- Quoi ?
ARIANE- T'es où ?
GRATTEUX- Dans l'escalier.
ARIANE- T'allais partir sans me réveiller, hein... ?
GRATTEUX- Ben non, voyons...

Ariane arriva dans le vestibule à petits pas, devant le regard amusé de Soleil. Elle se promenait avec ses mains à l'avant, comme si elle ne voyait rien, qu'il faisait trop noir.

ARIANE- Salut, Soleil.
SOLEIL- Salut.
ARIANE- David ! Câlin...
GRATTEUX- Ouais, je sais...

Gratteux s'accroupit pour la prendre dans ses bras, trop fatigué pour la soulever comme il le faisait généralement. Ils restèrent comme ça plus longtemps qu'à l'habitude, et les yeux d'Ariane devinrent mouillés.

ARIANE- J'vais m'ennuyer de toi...
GRATTEUX- Ben voyons, je m'en-vais juste trois jours...
ARIANE- C'est long !
GRATTEUX- Ben non...

Il lui flatta la tête un moment, puis se releva lentement.

GRATTEUX- Bon, retourne te coucher, là.
ARIANE- Ok... Bonne journée.
GRATTEUX- Bonne journée.
ARIANE, s'en-retournant- Bye Soleil.
SOLEIL- Bye.

Gratteux ouvrit la porte en silence et, comme Ariane disparaissait à nouveau, les deux Tatoués sortirent. Il faisait encore complètement noir et l'air frais sentait la nuit. On pouvait déjà entendre quelques oiseaux chanter. Ils restèrent tous les deux immobiles un instant.

SOLEIL, pensive- Elle t'aime beaucoup, ta soeur.
GRATTEUX- Ouais. Des fois, je me demande jusqu'à quel âge elle va être comme ça.
SOLEIL- Ça te dérange ?
GRATTEUX- Non, mais ça va devenir gênant, un moment donné...
SOLEIL, amusée- Tu trouves déjà ça gênant anyway.

À cette remarque, Gratteux baissa la tête sans répondre. Il rougissait probablement, mais la lumière des lampadaires était trop faible pour que Soleil puisse en être certaine... Ce qu'elle regrettait un peu, car elle aimait ce côté de lui. Ils commencèrent silencieusement à marcher vers l'école, où ils devaient rejoindre les autres Tatoués. La route était plutôt longue, et, en à un certain moment, Soleil se demanda si Renard, l'existence de son domicile étant incertaine, serait capable de se réveiller en avance. Elle balaya l'idée, songeant au fait que son téléphone devait avoir une alarme de toute façon. Son regard revint se poser sur Gratteux, qui marchait à côté d'elle.

SOLEIL- C'est ton pyjama, ce que tu portes ?
GRATTEUX- Euh... Oui.
SOLEIL, amusée- Ça te tentait pas de t'habiller ?
GRATTEUX, passant une main sur son visage- Non, je dors encore à moitié...
SOLEIL- Hahaha !

La regardant à son tour, il s'arrêta subitement.

GRATTEUX- Tu veux que je t'aide avec tes sacs ? Ça a l'air lourd.
SOLEIL- Ah. Pas vraiment, c'est correct.
GRATTEUX- T'es sûre ?
SOLEIL- Ouais. Mais merci pareil.

Le silence reprit. Bien que le soleil ait commencé à se lever, les rues étaient toujours désertes. Gratteux tentait solitairement de trouver un sujet dont parler, sans succès.

Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent devant l'école, où ils trouvèrent sans grande surprise Phoenix, Renard et Kool-Aid accotés contre une clôture. Le chef avait les yeux fermés et les deux autres semblaient être en train de discuter. Soleil regarda sa montre- il ne restait que trente minutes avant le départ. Elle augmenta un peu la cadence et alla les rejoindre, Gratteux la suivant.

RENARD, qui se tourne- Yo, Soleil !
SOLEIL- Salut.
RENARD- T'as pas l'air trop endormie.
SOLEIL- Correct. Toi ?
RENARD- Correct aussi.

Renard avait à ses pieds le même sac de toile que celui qu'il avait amené quelques jours plus tôt, quand il était venu aider avec les plantes. Soleil décida de faire de même et de déposer ses sacs par terre. Intéressé par le bruit, Phoenix ouvrit les yeux pour les refermer de suite.

PHOENIX- Allô.
SOLEIL- Allô.
KOOL-AID- Y'est faible comme ça a pas de bon sens, lui ! Y'est pas capable de rester réveillé !
PHOENIX, d'un soupir- C'est correct, ta gueule.
GRATTEUX- Bon... Au moins je suis pas le pire...
SOLEIL- L'autobus arrive-tu bientôt ?
KOOL-AID- Ouain, y'est supposé.

Un nouveau silence s'installa tandis que le ciel devenait de plus en plus clair. Renard jetait de temps en temps un coup d'oeil à Kool-Aid, comme s'il souhaitait que leur discussion reprenne. Gratteux quant à lui s'était éloigné vers un parterre de gazon à proximité et semblait chercher des trèfles à quatre feuilles, accroupi par terre. En fait, on aurait dit qu'il s'adonnait souvent à cette activité-là. Peut-être n'était-ce pas qu'un passe-temps et qu'il y avait une certaine signification derrière. Ou peut-être pas. D'un coup, Kool-Aid sortit de ses réflexions et s'adressa à nouveau à Renard:

KOOL-AID- Donc Dieu, on s'entend pour dire que c'est une saloperie, mais l'astrologie, t'en penses quoi ?
RENARD- Mmmh... l'horoscope, c'est d'la marde, mais j'imagine que les signes comme tel, c'est pas pire...
KOOL-AID- T'es quoi, toi ?
RENARD- Bélier.
PHOENIX, qui interfère- Oh, ça te va bien.
RENARD- Tu t'y connais, Phoenix ?
PHOENIX- Assez. Toi Kool-Aid, t'es quoi ?
KOOL-AID- Verseau.
PHOENIX, qui rit- Hahaha, c'est parfait ! T'étais né pour être un rebelle, ça te décrit en un mot !
KOOL-AID- Tant que ça... ?
PHOENIX, qui continue- Ouais !
KOOL-AID- Pis t'es quoi toi, monsieur je-sais-tout ?
PHOENIX- Vierge.
KOOL-AID- Littéralement !
PHOENIX- Oh, t'es sale. Tu dis ça parce que tu y connais rien.
RENARD, qui les interrompt- Gratteux il est capricorne, lui, c'est ça ?
PHOENIX- Ouais, je crois.
RENARD- Ils en disent quoi, des capricornes ?
PHOENIX- C'est du monde qui ont l'air froid et sérieux, mais ils sont sensibles au fond.
RENARD- J'imagine que ça lui va bien.
PHOENIX- Mets-en.
RENARD- Toi, Soleil ? T'es quoi ?
SOLEIL- Euh... Taureau.
PHOENIX- Ça c'est du monde têtu. Même si je t'aurais cru lion.
SOLEIL- I guess...

La discussion s'arrêta un moment, Kool-Aid paraissant plongé dans d'intenses réflexions.

KOOL-AID - Fait que vous êtes en train de me dire que l'astrologie, c'est pas de la marde ?
RENARD- Pas autant que Dieu, en tout cas.
PHOENIX- Moi, j'y crois assez.
KOOL-AID- Bof. Whatever. J'm'en câlisse quand même.

Phoenix, dont les yeux étaient resté fermés tout au loin de la discussion, les ouvrit lorsque le son de talons hauts se fit entendre contre l'asphalte. Une petite dame grassouillette, dans la vingtaine, s'approchait vers les Tatoués, les bras chargés de lourds sacs. Renard s'excita d'un coup.

RENARD- Hey ! Madame Dubé !
MME DUBÉ, souriante- Saluuut !

Elle avait de longs cheveux noirs, et portait des lunettes à la monture épaisse. En somme, une femme plutôt mignonne. Soleil ne l'avait pourtant jamais vue et se demandait bien qui elle pouvait être. Elle jeta un coup d'oeil à ses amis, mais personne ne lui donna d'explication. Madame Dubé déposa ses sacs par terre et regarda les Tatoués à tour de rôle, l'air jovial.

MME DUBÉ- Alors vous revenez au motel cette année, comme ça ?
RENARD- Ouais.
MME DUBÉ- Je vois pas David, par exemple... Il est où ?
KOOL-AID, qui fronce les sourcils- David ?
MME DUBÉ- Le grand gars qui jouait de la guitare.
KOOL-AID- Ah, Gratteux ! Il le pointe, au loin. Y'est en train de gosser dans le gazon. Je sais pas ce qu'il fout, d'ailleurs.
PHOENIX- ...Et on a une nouvelle, cette année.
MME DUBÉ- Ah oui ? Une fille ?
SOLEIL, qui fait signe de la main- Salut.
MME DUBÉ- Saluuut ! Scuse-moi, je t'avais pas remarquée !

Soleil la fixa d'une façon incrédule, et madame Dubé lui sourit amicalement.

MME DUBÉ- Je suis prof d'éthique en quatre... J'accompagne toujours les voyages au motel, et cette année on va à celui de mon oncle.
SOLEIL- Oh.

Madame Dubé marqua une pause et regarda les Tatoués à tour de rôle, avant que son regard ne revienne se poser sur Soleil. L'expression sur son visage devint malicieuse.

MME DUBÉ, à Soleil- Alors ? Avec lequel tu sors, mmh ?
PHOENIX, qui ferme les yeux à nouveau- Parlez pas comme ça, vous allez la gêner.
MME DUBÉ, qui se tourne vers lui- Elle est avec toi ?!
PHOENIX- Non...
SOLEIL, timide- Je suis pas là pour ça...
RENARD- That's what she said.
MME DUBÉ- Haha, désolée ! Elle replace ses lunettes. Hey, Monsieur Gagnon accompagne aussi cette année.
KOOL-AID- Qui c'est, lui ?
MME DUBÉ- Un prof de science, il est nouveau de cette année.
KOOL-AID- Les sciences, ça me tape...
RENARD, cynique- L'école, ça te tape.
KOOL-AID- Ouain. Bien dit.

À ce moment, l'autobus scolaire qui allait les mener au motel en question arriva d'un son de moteur bruyant. Soleil s'attendait à un autobus voyageur plutôt qu'à un autobus jaune, mais elle ne s'en plaignit pas pour autant. Interpellé par le bruit, Gratteux revint vers le groupe tandis que la prof d'éthique se plaçait devant les portes du véhicule, une feuille en main.

MME DUBÉ- Avant que vous entriez, je vais prendre vos présences.
RENARD, soudain énervé- Donnez-nous la feuille, on va cocher nos noms nous-mêmes.
MME DUBÉ, l'air satisfaite- Non. Vous allez me dire votre nom pour que je coche.
RENARD- Vous le savez qu'on marche aux surnoms !
MME DUBÉ- Ça sera justement l'occasion pour votre nouvelle d'apprendre vos vrais noms !
KOOL-AID- Bof.
MME DUBÉ- Pas de bof ! Vous me dites vos noms ou vous entrez pas !
RENARD- Pas moi en premier, alors ! J'vous le dirai en dernier, seul à seule !
KOOL-AID- T'as quelque chose contre ton nom, Renard ?
RENARD- Qu'est-ce que ça te branle ?
GRATTEUX, qui les interrompt- Moi, c'est David.
MME DUBÉ- Ah non, vous me dites votre nom de famille aussi !
GRATTEUX- David Veilleux, alors.

Alors que madame Dubé cochait le nom de Gratteux sur sa feuille, Phoenix ramassa son sac-à-dos et le balança par-dessus son épaule, quittant la clôture contre laquelle il était accoté.

PHOENIX- Je m'en fous, je veux juste aller m'asseoir dans le bus. Je m'appelle Tristan Barrette.
RENARD- T'es faible, comme chef !
PHOENIX- Je veux dormir, c'est tout...
KOOL-AID- Hey Dubé, le nom à Renard, c'est Léo. Trouvez-le !
MME DUBÉ, qui cherche- Léo... Léo... Ah ! Léo Rivard-Gauthier ?
KOOL-AID- Hahaha, le nom de famille composé !
RENARD, énervé- Ris pas, c'est pas drôle. J'l'haïs, ce nom de famille-là.
KOOL-AID- Un autre enfant de mauvaise famille ?
RENARD- J'ai rien à te dire, Kevin.
KOOL-AID, à madame Dubé- Ouais, moi, c'est Kevin Piché !
RENARD- T'as le nom d'un gars qui va faire de la prison.
KOOL-AID- Moi au moins, je l'assume, monsieur Rivard-Gauthier.
RENARD- Fuck you.
MME DUBÉ, amusée- Et le meilleur pour la fin, la nouvelle ?
SOLEIL- Valérie Cartier.

Madame Dubé termina de cocher les noms des Tatoués et, alors que d'autres petits groupes d'élèves s'approchaient pour donner leur présence, ils montèrent à bord de l'autobus.

***

Il était maintenant cinq heures et demi du matin, et les Tatoués étaient assis sur les bancs les plus à l'arrière de l'autobus. Suite à une décision qui avait été prise au roche-papier-ciseaux, Kool-Aid et Soleil partageaient le banc du fond et Phoenix et Gratteux, celui en avant d'eux. Renard avait quant à lui déserté de son propre chef, et était parti parler avec de jolies inconnues quelques bancs plus loin. Selon les dires des trois autres, il était toujours comme ça quand il y avait des filles aux alentours.

L'autobus était en route depuis quelques minutes déjà, et le trajet était prévu durer six heures. Une petite vingtaine d'autres élèves y étaient assis, ainsi que madame Dubé et le monsieur Gagnon qu'elle avait mentionné plus tôt. Personne n'avait encore eu l'idée de se mettre à chanter de chansons à répondre, au grand bonheur des Tatoués qui détestaient apparemment en entendre.

Phoenix s'était endormi pour de bon, contre l'épaule de Gratteux qui écoutait d'une oreille la musique de son mp3. Kool-Aid, qui n'avait quant à lui rien à faire, s'amusait à tirer sur les dreadlocks du grand en espérant qu'il réagisse, et Soleil le regardait sans rien dire.

GRATTEUX, indifférent- Je crois que tu préfèrerais arrêter de toucher à mes cheveux... Je les ai pas lavés depuis deux ans.
KOOL-AID, qui recule subitement- Quoi ?! Ark ! T'es dégueulasse !
GRATTEUX- Haha, pis toi t'es cave de me croire.
KOOL-AID- C'est ça, essaie de te défiler !
GRATTEUX, amusé- Ben non, je les lave genre trois fois par semaine. Sens-les, tu vas voir.
KOOL-AID- Niaise-moi donc ! Je l'savais que t'étais un salop !

Gratteux se retourna sur son banc, poussant Phoenix de façon à ce qu'il dorme accoté contre la fenêtre plutôt que contre lui, et fixa Kool-Aid avec un large sourire.

GRATTEUX- Sens-les.
KOOL-AID- Non ! Ark !
GRATTEUX- Soleil ? T'es game, toi ?
SOLEIL- Oui...

Gratteux s'approcha de Soleil de façon à ce qu'elle puisse sentir ses cheveux, ce qu'elle fit avec un peu d'hésitation. Il ferma les yeux pour ne pas avoir à la regarder, tandis que Kool-Aid, lui, la fixait avec dégoût.

SOLEIL- Ça sent bon...
KOOL-AID- Ben voyons donc !
GRATTEUX, qui relève la tête- Tiens, je te l'avais dit.

Énervé, Kool-Aid tira à nouveau sur les cheveux de Gratteux, cette fois pour approcher sa tête de la sienne. Ce dernier grogna de douleur tandis que Kool-Aid vérifiait l'odeur à son tour.

KOOL-AID- Ben tabarnak, tu sens le savon !
GRATTEUX- Bon, tu vois que je me lave ?
KOOL-AID- Fuck you.

Gratteux se rassit sur son banc, accotant ses jambes trop grandes contre le dossier d'en-avant. Il attacha ses cheveux pour s'assurer que son ami n'y touche plus, puis ferma les yeux.

N'ayant plus rien à faire et ne souhaitant pas parler avec Soleil, Kool-Aid se tourna vers la fenêtre de l'autobus et fixa intensément le paysage qui défilait. Les minutes s'écoulèrent sans mot jusqu'à ce qu'il ait l'idée de souffler sur la vitre pour y faire apparaitre de la buée. Amusé par son propre génie, il se mit à y dessiner avec son doigt ce qui était probablement supposé ressembler à un animal. Soleil le regarda faire un moment.

SOLEIL- Tu dessines mal.
KOOL-AID- Ben non, je suis un fucking artiste.
SOLEIL- C'est supposé être quoi anyway ? Une vache ?
KOOL-AID, pince-sans-rire- Toi.
SOLEIL, pareille- Oh, arrête d'être aussi gentil.
KOOL-AID- J'y peux rien, tu l'es tellement toi-même...

Gratteux, intéressé par leur conversation, les regarda à nouveau, par-dessus son épaule cette fois.

GRATTEUX- Tant qu'à moi, ça ressemble à un zèbre...
KOOL-AID- Vos gueules, ça paraît que c'est un dalmatien !
GRATTEUX- ...Non.
KOOL-AID, à Gratteux- Comment ça se fait que t'écoutes c'qu'on dit anyway ? T'es pas supposé écouter ta musique ?
GRATTEUX- J'ai juste un écouteur, je te ferais remarquer. Je suis pas sourd.
PHOENIX, dans les vapes- Moi non plus, pis je suis pas capable de dormir si vous arrêtez pas de parler de même.

Cela dit, Phoenix passa une main sur ses yeux et s'étira en bâillant. Gratteux se sentit légèrement coupable de l'avoir réveillé, tandis que Kool-Aid s'en félicitait.

PHOENIX- Y'est rendu quelle heure ?
SOLEIL, qui regarde sa montre- Six heures quatorze.
KOOL-AID- Câliss, ça passe pas vite !

Phoenix considéra Gratteux silencieusement et décida de s'approprier l'écouteur qu'il n'utilisait pas. Il écouta un moment, ses amis le regardant avec curiosité.

PHOENIX- ...T'écoutes des tounes anglaises des fois, toi ?
GRATTEUX- Oui. Mais j'en joue pas.
PHOENIX- Pourquoi ?
GRATTEUX- Parce que je parle français.
KOOL-AID, blasé- T'as l'air d'un séparatiste, toi.
GRATTEUX- Ça change-tu de quoi dans ta vie ?
KOOL-AID- Non, t'as ben raison. J'm'en câlisse, de la politique...

Comme il appréciait la chanson, Phoenix prit le mp3 et s'informa du titre. L'écran affichait "Boy & Bear - My Only One." Kool-Aid décida à ce moment-là de s'accroupir sur son siège et de poser ses bras sur le dossier d'en-avant, entre la tête de Gratteux et celle de Phoenix. Garder cette position lui faisait manquer de basculer sur Soleil à chaque ballottement que l'autobus faisait, mais il ne semblait pas s'en soucier.

KOOL-AID- Phoenix. Passe-moi l'écouteur. J'veux entendre.
PHOENIX- C'est pas ton genre.
KOOL-AID- J'te demande pas si c'est mon genre, j'te demande de me passer l'écouteur.
PHOENIX, amusé- Ok...

Par le temps que Kool-Aid reçoive l'écouteur, l'écran avait changé et indiquait désormais "Wake Owl - Gold." Il n'écouta que quelques secondes avant de s'énerver et de lancer au visage de Phoenix ce qu'il venait de lui emprunter. Il rit.

KOOL-AID- C'est vraiment plate, ta musique, Gratteux !
GRATTEUX- T'as juste pas de finesse.
KOOL-AID- Quoi ?!
PHOENIX, qui les interrompt- Soleil, tu veux écouter ?

Gratteux baissa immédiatement les yeux, gêné par l'idée, et le chef s'en félicita avec plaisir. Kool-aid, de son côté, parut soudain désintéressé et se rassit correctement, tout en recommençant à fixer la fenêtre.

SOLEIL- Moi ?
KOOL-AID, blasé- Non, attends, je pense qu'il y a quelqu'un d'autre qui s'appelle Soleil ici...
SOLEIL, qui l'ignore-Ben... Oui j'aimerais ça écouter, mais on est comme mal placés pour ça... fait que laissez faire...
PHOENIX- Oh, on peut échanger de place. Ça me fait plaisir.

Gratteux se raidit immédiatement à ces paroles et donna discrètement un coup de coude dans les côtes de Phoenix pour lui signifier d'arrêter son petit jeu. Au contraire, il se contenta d'afficher un air malicieux, sans démordre.

SOLEIL- Euh... Non, c'est pas si important que ça... C'est pas la peine...
PHOENIX- Come on, j'suis sûr que t'aimerais ça. Tu vas faire moins pitié qu'à côté de Kool-Aid qui t'ignore.

Sans lui laisser le temps de répondre, Phoenix se leva lui-même de son siège, passant par-dessus Gratteux qui lui adressa un bref grognement, et alla se poster devant Soleil. Celle-ci se leva à son tour, non sans se questionner sur l'attitude insistante du chef, puis ils échangèrent de place. Gratteux en avait profité pour se pousser du côté de la fenêtre, de sorte que la fille n'aie pas à l'enjamber pour s'asseoir comme Phoenix l'avait fait pour sortir. Il lui présenta maladroitement l'écouteur inutilisé, qu'elle accepta.

Un long moment s'écoula dans un silence pesant tandis que Kool-Aid, qui ne comprenait absolument rien de ce qui se passait, dévisageait Phoenix d'un drôle d'air. Il lui sourit pour toute réponse. Soleil semblait apprécier la musique, mais sa présence rendait Gratteux trop nerveux pour en faire de même.

Quelques bancs devant, Renard parlait toujours avec les filles. Les Tatoués, qui connaissaient ses côtés plus mesquins, n'avaient jamais compris le succès qu'il avait avec celles-ci et ne le jugeaient pas mérité.

PHOENIX, à Kool-Aid- D'après toi, Renard, il vise laquelle ?
KOOL-AID- La blonde.
PHOENIX- Ouais, c'est ça que j'pense aussi.
KOOL-AID- Tu bet combien qu'il va l'avoir ?
PHOENIX- On s'en fout, il la gardera pas plus que deux jours anyway.
KOOL-AID- Ouain, t'as raison...

Kool-Aid et Phoenix continuèrent de fixer leur ami, de loin. Il avait l'air de s'amuser... Probablement une bonne pêche. Ils n'en dirent rien, mais ils se doutaient que Renard leur fausserait compagnie ce soir-là aussi.

Soudain, comme tiré d'une intense réflexion, Kool-Aid sembla avoir une révélation.

KOOL-AID- Hey, ça lui ferait bien, de la barbe, à Renard. Ça ferait genre vieux mononcle cochon.
PHOENIX- Hahaha, n'importe quoi !
KOOL-AID- Gratteux aussi, ça lui irait bien.
GRATTEUX- Pourquoi ? Tu trouves que j'ai l'air d'un mononcle cochon aussi ?
KOOL-AID, surpris- Hey, t'écoutes encore ce qu'on dit, toi ?
GRATTEUX- Je t'ai déjà dit tantôt que j'étais pas sourd.
KOOL-AID- ...Anyway, non, toi c'est parce que ça complèterait ton look de hippie.
GRATTEUX- J'suis pas hippie. Combien de préjugés t'as encore sur moi à cause de mes cheveux ?
KOOL-AID- Que tu fumes.
GRATTEUX- Je fume pas.

Il y eut un moment de flottement, mais Phoenix, que les avis de Kool-Aid amusaient, relança rapidement la conversation.

PHOENIX, à Kool-Aid- Hey, pis t'en dirais quoi de la barbe sur moi ?
KOOL-AID, très sérieux- T'aurais l'air d'un hardcore hipster. Fais jamais ça.
PHOENIX- Hahaha, quoi ? J'ai même pas de lunettes !
KOOL-AID, qui continue- En plus, vu que t'as un bord de la tête rasé, ça ferait bizarre. Mais en même temps, avoir juste une moitié de barbe, ça serait encore plus bizarre.
PHOENIX, amusé- Mh ok, pis sur toi ?
KOOL-AID- Ark ! Penses-y même pas ! Tu trouves pas que j'ai déjà assez de cheveux de même ?

Phoenix rit de bon coeur.

***

Il était onze heures lorsque l'autobus arriva à destination. Finalement, les Tatoués avaient tous fini par se rendormir tant le trajet était ennuyeux, à l'exception de Renard qui semblait pour sa part particulièrement enjoué. Il sortit avec sa nouvelle conquête sous le bras- la blonde, comme l'avaient prévu Phoenix et Kool-Aid.

Une fois tous les élèves à l'extérieur et l'autobus garé, madame Dubé les rassembla tous dans le stationnement. Il faisait clair. On pouvait voir le motel, qui entourait le stationnement, ainsi qu'une bonne quantité d'arbres aux loin. La route sur laquelle l'autobus venait d'arriver n'était pas pavée, témoignant du côté plutôt campagnard de l'endroit.

Kool-Aid donna un coup de coude à Phoenix qui piquait encore du nez, et Soleil les regardait en se frottant les yeux. Gratteux, pour sa part, s'était réveillé en sursaut, stressé de ne pas savoir ce qui s'était passé pendant son sommeil, et il était encore inhabituellement tendu.

MME DUBÉ- Tout le monde est là ?
M GAGNON- Oui.
MME DUBÉ, qui hausse la voix- Ok tout le monde, écoutez-moi !

Le silence se fit lentement parmi les élèves et tous la regardèrent.

MME DUBÉ- Bon. Séparez-vous en équipes de deux à quatre personnes du même sexe. On va s'arranger avec l'histoire des chambres tout de suite.
KOOL-AID, qui crie- Renard ! Au pied !
RENARD, s'approchant- Je m'appelle Renard, pas Chien, je te ferais remarquer !

Renard fit un signe de la main alors qu'il laissait sa compagne derrière, qui elle aussi alla rejoindre ses amies. Phoenix, accoté contre Gratteux sans raison apparente, regarda Soleil avec des yeux tristes.

PHOENIX- Désolé, on peut pas te prendre avec nous. Va falloir que tu socialises.
RENARD- Tu peux aller avec Jessica, elle est fine.
KOOL-AID, perplexe- Qui c'est, Jessica ?
RENARD- Ma pêche.
KOOL-AID- Beau surnom, on voit que ça va durer longtemps, ton affaire... !
SOLEIL, qui fait la moue- Très peu pour moi.

Soleil, déterminée à partager sa chambre avec des filles de meilleure fréquentation que la "pêche" de Renard, quitta les autres Tatoués les mains dans les poches. Elle ne s'était jamais particulièrement bien entendue avec les autres filles de son âge et n'avait pas trop envie de se mettre à socialiser avec aucune d'entre-elles.

Soleil scrutait le petit nombre d'autres élèves qui se tenaient dans le stationnement lorsque quelqu'un lui tapa sur l'épaule. Elle se retourna pour découvrir une petite fille à lunettes, les cheveux bruns tressés. Derrière elle se tenait une grande blonde, le visage plein de taches de rousseur.

BÉATRICE- Salut ! Tu veux venir avec nous ?
SOLEIL- Euh... Ouais. Ok.
BÉATRICE, qui sourit- Tu t'appelles comment ? Moi, c'est Béatrice. Mais tu peux m'appeler Béa.
SOLEIL- Moi... Soleil.
BÉATRICE- C'est ton vrai nom ?
SOLEIL- Non...
BÉATRICE, qui la coupe- Oh ! C'est vrai que les Tatoués s'appellent par des surnoms ! Pas besoin de me dire ton vrai... Elle se tourne vers la grande blonde. Jacinthe ! Reste pas plantée là !

La Jacinthe en question s'avança tranquillement, puis fixa Soleil d'un regard vide pendant un moment.

JACINTHE- Je m'appelle Jacinthe.
SOLEIL- Soleil.
BÉATRICE, à Jacinthe- Elle va être dans notre chambre, ok ? On dormira ensemble puis elle aura l'autre lit.
JACINTHE- Ok.

Soleil se tourna vers ses amis au loin et leur fit un pouce en l'air, pour leur signifier qu'elle avait trouvé son affaire et que tout allait bien. Kool-Aid lui tira la langue en retour, et Soleil lui répondit pareillement. Béatrice, qui l'avait vu faire, en rit sottement.

BÉATRICE, doucement- Il est beau, Kevin...
SOLEIL, qui ne comprend pas- Kevin... ?
BÉATRICE- Ton ami qui a les cheveux noirs.
SOLEIL- Ah ! Kool-Aid ?
BÉATRICE- C'est son surnom ? Pourquoi vous l'appelez comme ça ?
SOLEIL- Je sais pas... Faudrait que je lui demande.

À ce moment-là, madame Dubé, qui était partie chercher les clés des chambres à la réception, revint dans le stationnement. Elle les brandit et s'adressa aux élèves à nouveau.

MME DUBÉ- Bon, quand vous avez fait vos équipes, venez me voir que je vous donne vos clés ! Ensuite, vous êtes libres jusqu'à six heures ! J'ai collé la feuille avec l'horaire que vous devez respecter sur la porte de la réception. Vous irez le voir, parce que ceux qui le respectent pas, je leur fais mal !

Renard manqua de s'étouffer de rire à cette remarque, sachant très bien qu'il lui suffirait de passer une heure en compagnie de la prof pour que lui et les Tatoués puissent tout oublier de cet horaire.

Les groupes qui s'étaient formés s'avancèrent et se mirent en file devant madame Dubé. Les Tatoués, qui virent Soleil et ses nouvelles camarades les dépasser, durent patienter quelques minutes avant de recevoir leur clé. Phoenix la prit et se dirigea vers leur chambre, les autres gars sur les talons. Renard se retourna, promptement néanmoins, et sourit à la prof.

RENARD- J'vous parlerai tantôt, madame.

Elle fronça légèrement les sourcils en retour, comme si elle ne comprenait pas, mais ne répondit rien. Elle avait sa petite idée.

***

Le motel entier avait été réservé pour la fin de semaine, et seuls les élèves l'occuperaient. Il était situé en bordure d'un petit village, qui lui-même se trouvait dans un trou perdu, mais d'après les plans de Phoenix, il y avait bien quelques endroits amusant dans le coin. Les Tatoués avaient participé à la sortie au motel l'année précédente aussi, mais elle n'avait pas eu lieu au même endroit. Aussi avaient-ils été étonnés de l'apparence décente de la chambre qui leur avait été allouée, étant donné le coût plutôt faible qu'ils avaient payé pour. Leur précédent logement avait été beaucoup plus miteux.

Il y avait deux lits doubles, une vieille télévision et une petite salle de bain munie du nécessaire. Il y avait même une table, quatre chaises et une commode près de la porte. Les gars y avaient déposé tour à tour leurs bagages en entrant.

Kool-Aid, éternellement amusé par la présence de la Bible sur toutes les tables de nuit de tous les motels du monde, était couché à plat ventre sur un des lits et en faisait la lecture à voix haute. Aucun des Tatoués n'était croyant et ils trouvaient tous les écrits religieux plutôt impertinents, mais écoutaient pourtant leur ami. Ils n'avaient rien de prévu et profitaient d'un commun accord de l'odeur unique des chambres de motel avant de faire quoi que ce soit. Phoenix défaisait ses bagages dans un coin de la pièce.

KOOL-AID, qui lit- "...Ne vous arrêtez pas. Invoquez de loin le Seigneur, et que la pensée de Jérusalem vous revienne à l'esprit." Bla bla bla, gna gna gna...
RENARD, amusé- T'es tanné ?
KOOL-AID- Ouais, c'est plate en osti.

Cela dit, Kool-Aid referma la Bible et la plaqua négligemment sur la table de nuit où il l'avait prise. Il regarda les autres. Gratteux, qui était assis sur une des chaise, sa tête balançant vers l'arrière, profita alors du silence pour sortir de son mutisme.

GRATTEUX- J'me demande comment Soleil s'entend avec les filles de sa chambre...
KOOL-AID, indifférent- Bien, probablement. Toutes les filles aiment ça parler d'amour et de maquillage.
PHOENIX- On parle quand même de Soleil, là...
KOOL-AID- Une fille, c'est une fille, Phoenix.
RENARD- Là-dessus, je suis d'accord.
PHOENIX- Mais je crois pas vraiment que Soleil soit ce genre de fille-là.
KOOL-AID- Et moi j'te dis que toutes les filles sont pareilles.
PHOENIX- C'est pas plus vrai que de dire que tous les gars sont pareils. Et vas voir si nous quatre, on l'est.
RENARD- Non, les filles ont plus de points communs entre elles que les gars.
GRATTEUX- Tu dis ça parce que t'es superficiel avec elles.
RENARD- Check le gars qui y connait rien ! T'es puceau, Gratteux, t'as rien à m'apprendre.
GRATTEUX, le regard noir- Coudonc, t'es dombin macho aujourd'hui...
PHOENIX, qui les interrompt- Lâchez-vous. Vous êtes pas pour vous battre ici.
KOOL-AID- Ouain, faites ça dehors.
PHOENIX, exaspéré- Kool-Aid, encourage-les pas...

Les Tatoués restèrent en silence dans une atmosphère tendue, chacun occupé à ses propres pensées. Au bout d'un certain temps, la porte de leur chambre s'ouvrit et Soleil entra. Elle remarqua immédiatement le malaise, et ils la regardèrent sans mot.

SOLEIL, gênée- Je vous dérange ?

Quelques secondes s'écoulèrent, puis Phoenix fut le seul à oser prendre la parole.

PHOENIX- Non. On t'attendait.
SOLEIL- Ok...

Soleil entra poliment, refermant timidement la porte derrière elle. Elle resta plantée sur le tapis d'entrée, droite comme un pic. Le chef se tenta à nouveau à détendre l'atmosphère:

PHOENIX- Et puis, tu t'entends bien avec les filles de ta chambre ?
SOLEIL- Pas vraiment... Elle se ravise. Ben, correct. Mais ça me fait bizarre de parler avec d'autre monde que vous.
PHOENIX, cynique- Et vous avez parlé d'amour et de maquillage ?
SOLEIL, déstabilisée- Non. Pourquoi on aurait fait ça ?
PHOENIX- Pour rien. Il se tourne vers les autres. Vous voyez que j'avais raison ?

Soleil regarda ses amis à tour de rôle sans comprendre, et Kool-Aid lui lança en retour un regard farouche avant de décider de balayer le sujet de la tension une bonne fois pour toutes. Passer six heures dans l'autobus l'avait bien ennuyé et il jugeait qu'il était temps, pour lui pour comme tout le monde, de se dégourdir les jambes. Ce n'était pas l'heure de se chicaner à propos de l'amour et du maquillage, et ce n'était jamais l'heure, d'ailleurs. Selon lui, ils n'avaient aucune raison de s'attarder à ces sujets féminins si même Soleil ne s'en sentait pas concernée. Les autres eurent probablement pensé pareillement.

KOOL-AID, suffisant- On s'en fout. On devrait aller faire quelque chose, maintenant qu'on est tous là. N'importe quoi. Faut que je bouge.
RENARD- Mouais. Mais j'ai faim.
PHOENIX- C'est vrai que ça serait le temps de manger... Quelqu'un a regardé l'horaire de Dubé ?

Renard ricana faiblement à cette mention, tout seul. Les autres le regardèrent, mais il ne s'expliqua pas.

GRATTEUX- Elle a dit qu'on était libres jusqu'à six heures anyway.
KOOL-AID- Ouais, mais on est supposés s'arranger comment pour manger ?
PHOENIX- Le motel va servir des repas à des heures fixes, c'est à ça que l'horaire sert. Mais si on est libres jusqu'au souper, j'imagine qu'on n'a pas de dîner... ?

Renard se leva d'un coup et traversa la chambre pour pousser Soleil de l'entrée, ouvrant la porte à son tour. Il se retourna une dernière fois avant de la refermer derrière lui.

RENARD- Je m'en-vais le voir, votre horaire. J'parlerai à Dubé en passant.

Renard sorti en coup de vent, Soleil alla s'asseoir à la table, entre Gratteux et Phoenix qui était occupé à sortir des feuilles de la poche de son short. Le grand se mit à fixer le mur, qui, comme pour appuyer un certain stéréotype, était décoré d'un papier peint fleuri. Kool-Aid roulait sur le lit depuis un moment, se déroulant et s'enroulant dans la couverte. Il s'arrêta lorsqu'il entendit Phoenix déplier une carte, et le regarda.

KOOL-AID- Y'a sûrement une épicerie pas trop loin ?
PHOENIX, fixant sa carte- C'est ce que je regarde...

Celui aux tatouages bleus se leva et vint regarder la mappe par-dessus l'épaule du chef. Ils cherchèrent sans trouver jusqu'à ce que Phoenix s'interroge sur l'utilité de la chose.

PHOENIX- Vous avez combien d'argent sur vous ?
KOOL-AID- Euh... Vingt piastres. J'ai rien d'autre.
SOLEIL- Moi, dix.
GRATTEUX- Trente-cinq.
PHOENIX- Bon. On est toujours plus riches que ce que je pensais...

Phoenix se concentra à nouveau à la lecture de sa carte, et Kool-Aid qui en avait marre se mit à faire les cent pas dans son dos.

KOOL-AID- Vous pensez que Renard en a pour longtemps avec Dubé ?
PHOENIX, concentré- Sûrement, oui...
KOOL-AID- J'devrais peut-être aller voir l'horaire moi-même.
PHOENIX- Non, reste ici. De toute façon on n'ira nulle part sans lui...
GRATTEUX- On pourrait. Il se gêne pas pour nous laisser en plan, aujourd'hui.

Le chef s'arrêta un moment et fixa Gratteux, une légère surprise transparaissant dans ses yeux verts. Il haussa les sourcils.

PHOENIX- Je savais pas que t'étais rancunier.
GRATTEUX, déstabilisé- Non. Pas vraiment.
PHOENIX- Il t'a fait quoi ?
GRATTEUX, sec- Rien. Je trouve juste ça con d'attendre quelqu'un qui a pas envie de venir.
PHOENIX- Ah bon...

***
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Nakameo

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MessageSujet: Re: Les Tatoués [Nakameo] [T]   Mar 19 Aoû - 5:12

Finalement, Renard était revenu près d'une demi-heure plus tard et avait annoncé aux autres Tatoués qu'il n'y avait pas de dîner prévu par le motel. Il avait aussi réussi à convaincre madame Dubé de les laisser en faire à leur tête samedi. Personne ne questionna les moyens qu'il avait employés pour arriver à ces fins, et il ne les aurait probablement pas révélés de toute manière.

Par le temps que le blond revienne, Phoenix avait trouvé ce qui s'apparentait à un dépanneur à environ cinq kilomètres de là. Ils s'étaient mis en route sans tarder, au grand bonheur de Kool-Aid que l'attente avait grandement impatienté. En tête de file, il avait passé le trajet à dépenser son surplus d'énergie en multipliant les mouvements inutiles et saugrenus. Renard, que ce spectacle amusait, se joignait parfois à lui tandis que les trois autres préféraient marcher normalement, calmement.

Ils étaient arrivés à destination vers treize heures et avaient maigrement dîné de ce que le dépanneur offrait de moins cher, assis dans le gazon. Phoenix, qui était le plus fortuné des cinq, avait aussi acheté de quoi manger pour le dîner du lendemain qu'ils prévoyaient passer au lac, et Kool-Aid et Renard qui n'avaient quant à eux pas grand-chose en poche s'étaient alliés dans une tentative de se procurer des feux d'artifice, sans succès. Malgré l'air mature de Gratteux qu'ils avaient embarqué dans le coup, le caissier avait catégoriquement refusé de leur en vendre sans preuve du fait qu'il était majeur, ce qu'il n'était pas- il avait dix-sept ans. L'idée de s'impliquer dans des choses illégales ne plaisait d'ailleurs pas vraiment à Gratteux, qui eut pour seul commentaire que c'était bien fait pour eux si leur idée ne marchait pas.

En flânant près du dépanneur avant de rentrer au motel, les Tatoués découvrirent un petit parc municipal peu entretenu. Il y avait une structure en bois d'une grosseur acceptable, un banc, deux balançoires et quelques autres installations inconnues à l'apparence inutile. Cette découverte excita grandement Phoenix.

PHOENIX- Hey, on joue à fish !
KOOL-AID, qui saute sur l'occasion- Oh oui ! On fait ça !
PHOENIX- Ok, le dernier arrivé à la structure, c'est fish !

Tous s'empressèrent de se mettre à courir vers ladite structure, excepté Soleil qui ne suivait pas trop ce qui se passait et qui parti avec du retard, et de Gratteux qui ne bougea pas d'un poil, les regardant s'éloigner d'un air blasé. Il grogna.

RENARD- Gratteux, c'est toi !

Gratteux ne répondit pas et s'avança lentement vers ses amis, les yeux ouverts. Kool-Aid le dévisagea d'un drôle d'air.

KOOL-AID- T'es supposé fermer les yeux, tricheur.
GRATTEUX- J'm'en fous.

Il continua de s'avancer jusqu'à atteindre la structure et grimpa à force de bras sur le petit toit qui couvrait l'entrée de la glissoire de celle-ci. Il s'y coucha et resta immobile.

GRATTEUX- Je joue pas.
KOOL-AID- Come on ! T'es plate !
GRATTEUX- Ça me tente pas.
PHOENIX- Ok...
RENARD- Ben c'est Soleil fish d'abord, vu qu'elle est arrivée avant-dernière.

C'était une plutôt belle journée, ensoleillée mais pas trop chaude. On pouvait entendre une variété d'oiseaux chanter.

Soleil passa de longues minutes à essayer d'attraper l'un ou l'autre des gars, sans succès. Ils n'arrêtaient pas de s'enfuir en riant et aucun n'avait peur de se tenir à des endroits bizarres et peu sécuritaires sur la structure. On aurait dit des singes, et Soleil commençait à se décourager. Crier "fish" ne l'aidait en rien.

RENARD, rieur- Pauvre Soleil, tu fais pitié.
SOLEIL- C'est de votre faute.
RENARD- Ok, j'te laisse me toucher. Viens.
SOLEIL- T'es où ?
KOOL-AID- Y'est dans la glissoire.
PHOENIX- Renard, t'as pas le droit de retoucher Soleil si c'est ça que t'as l'intention de faire.
RENARD, amusé- Ben non, je plus fin que ça.

Soleil se dirigea a l'aveuglette vers le toboggan et, n'étant pas capable de rejoindre Renard avec son bras, elle se résigna à y glisser. Il ne lui fallut que très peu de temps pour lui foncer dedans de plein fouet, l'entraînant dans la descente. Il rit. Étant ainsi débarrassée de son rôle de fish, Soleil ouvrit les yeux et le fixa.

SOLEIL- T'aurais pu t'arranger pour pas que je te fonce dedans.
KOOL-AID- Il fait exprès, j'suis sûr qu'il aime ça se faire rentrer dedans par des filles !
RENARD- Hahaha, voyons !
KOOL-AID- Tu sais que j'ai raison.

Arrivés au pied de la glissoire, ils se relevèrent et Soleil retourna sur la structure alors que Renard fermait les yeux.

RENARD- C'est beau, je peux y aller ?
PHOENIX- Oui.
RENARD- J'vais vous montrer comment on joue à fish, moi !

Renard cria aussitôt "fish," et, dès la première réponse, il s'orienta vers la position de Kool-Aid et se mit à le pourchasser. Il avait beau s'enfuir, le blond le rejoignait aussitôt, à la course qui plus est. Soleil ne pouvait pas les regarder faire sans avoir peur que Renard ne fonce dans un quelconque obstacle, mais ça n'eut pas le temps d'arriver: leur petit jeu ne dura pas très longtemps avant que Kool-Aid ne se fasse attraper et qu'il devienne fish à son tour. Il fit la moue.

KOOL-AID- Ark, pourquoi c'est moi fish ?
RENARD, fier- Parce que je t'ai eu.
KOOL-AID- T'es sale.

Renard retourné sur la structure, celui aux tatouages bleus se résigna à fermer les yeux et serra les poings. Il se mit à donner des coups dans le vide, comme s'il cultivait l'espoir improbable d'arriver à un certain résultat en le faisant.

KOOL-AID- Fiiiiiish !

La partie se poursuivit encore un moment, ponctuée de la rage de Kool-Aid.

***

À six heures, les Tatoués étaient retournés au motel comme l'horaire le demandait. On leur avait servi de la soupe, à eux ainsi qu'aux autres élèves, et le repas avait pris place sur des tables en plastiques disposées dans le stationnement. Kool-Aid avait fini par se blesser à la main et jouant à fish et il avait boudé tout le long du souper, qui ne goûtait ni bon ni mauvais.

Les moustiques ayant déjà commencé à rôder autour malgré que le ciel soit encore clair, les Tatoués étaient retournés à leur chambre sans trop s'attarder. Là, ils avaient joué un bon nombre de parties de cartes, et Soleil avait pu constater le talent naturel que Renard semblait avoir pour ce genre de choses. En effet, il avait gagné pratiquement toutes les parties.

Ils avaient ensuite passé le reste de la soirée à regarder un film en noir et blanc qui passait par hasard à la télé- "Les Temps modernes," de Charlie Chaplin. Phoenix, amateur de cinéma, l'avait trouvé grandement intéressant et n'avait eu de cesse d'en faire des commentaires, alors que Kool-Aid, au contraire, le trouvait mortellement ennuyeux et ne pouvait passer une minute sans détourner le regard de l'écran. Il ne passa même pas le cap des premières trente minutes avant d'aller s'enfermer dans la douche.

Renard, qui s'avérait être un passionné d'histoire, s'était amusé de temps en temps à donner des précisions quant au contexte du film à ses amis, ce que Phoenix avait particulièrement apprécié. Soleil et Gratteux, qui étaient plutôt étrangers à tout ça, s'étaient contentés de regarder l'écran et d'écouter les deux autres commenter.

Il était maintenant bientôt vingt-deux heures et Soleil était de retour dans sa propre chambre pour le couvre-feu. Elle s'était lavée et venait de sortir de la salle de bain, vêtue d'un chandail trop grand pour elle et d'un short, prenant soin de se remaquiller avant de se présenter devant ses colocataires. Comme Phoenix lui avait bien rappelé avant qu'elle ne quitte la chambre des garçons, elle devait faire attention à ce que les gens étrangers à leur bande ne la voient pas sans ses tatouages.

Soleil retrouva Béatrice assise en tailleur sur son lit, à côté de Jacinthe qui, allongée à plat ventre,  semblait regarder un documentaire sur les animaux marins à la télé. La chambre était éclairée d'une faible lampe de chevet.

BÉATRICE, souriante- Alors ? Bonne douche ?
SOLEIL- Oui, merci.

Béatrice avait défait ses cheveux, qui étaient encore ondulés des nattes qui y étaient quelques minutes plus tôt. Elle portait un pyjama en soie plutôt mignon, décoré de froufrous, et ses lunettes étaient encore sur le bout son nez. Elle semblait très intéressée de discuter avec Soleil, contrairement à Jacinthe qui la regarda à peine, plus absorbée par la vie des crabes.

BÉATRICE- Tu veux parler ? Viens.

Béatrice tapota le lit où elle était assise de la main, pour signifier à Soleil de venir s'asseoir. Cette dernière s'exécuta, mais préféra prendre place sur le lit d'en face. Elle se demanda de quoi elle était supposée parler, mais Béatrice était du genre bavard. Elle dirigea la conversation toute seule.

BÉATRICE- C'est beau, tes cheveux. Tu les teins ?
SOLEIL- Oui.
BÉATRICE- Hahaha, j'aime ça, mais ma mère me tuerait si je me teignais les cheveux ! Tes parents doivent être cools, non ?

À cette mention, Soleil eut un sourire triste. Elle repensa à sa mère, morte si subitement, et à son père qui n'était plus que l'ombre de l'homme qu'il avait été, qui ne se souciait plus de rien sinon de boire et de frapper ses enfants de temps en temps. La vie familiale de Soleil était horrible, mais Béatrice ne pouvait pas le savoir. Les moments heureux que la Tatouée avait vécus dans son enfance, main dans la main avec ses parents, ne lui semblaient maintenant plus qu'une pâle illusion comparé à tout ce qu'elle subissait. Et elle n'avait envie d'en faire part à personne... sauf peut-être à Gratteux.

Soleil se ressaisit et haussa simplement les épaules pour Béatrice, qui se décida aussitôt à changer de sujet.

BÉATRICE- J'ai toujours voulu savoir comment c'était, avec les Tatoués ! Tu peux m'en parler ?
SOLEIL- Si tu veux... On est si connus que ça ?
BÉATRICE- Ben oui ! Vous passez pas inaperçus ! D'ailleurs, toi aussi tu commences à avoir une réputation dans l'école !
SOLEIL- Ah oui ? Comme quoi... ?
BÉATRICE- Ben, ça dépend, mais tout le monde te connait en tout cas ! J'ai entendu des gars dire qu'ils te trouvaient belle, l'autre jour. Hein, Jacinthe ?
JACINTHE, absorbée- Mh ? Ouais...

Soleil fut plutôt déstabilisée par cette déclaration, mais Béatrice ne lui laissa pas le temps d'y réfléchir.

BÉATRICE- C'est vrai que vous vous battez souvent ?
SOLEIL-Ben... Oui, des fois.
BÉATRICE- Contre qui ? Les rumeurs disent que vous êtes des barbares, mais moi je crois que vous vous battez pour la justice ! Elle rigole. J'ai raison ?
SOLEIL- En quelques sortes...
BÉATRICE- C'est qui le plus fort ? Je suis sûre que c'est Kevin.
SOLEIL, toujours sans comprendre- Kevin... ?
BÉATRICE- Kool-Aid !
SOLEIL- Ah. Ben... Je sais pas, j'ai jamais vu Phoenix se battre, mais le plus fort c'est sûrement Kool-Aid, oui... Ou Gratteux ? Elle réfléchit un moment, puis plante son regard dans celui de Béatrice, sérieuse. En tout cas, Renard se fait toujours battre.
BÉATRICE- Hahaha ! Je connais pas leurs surnoms, en fait !
SOLEIL- Ah ! Ben, tu connais déjà Kool-Aid... Phoenix, c'est le chef, celui avec les cheveux rasés. Renard c'est le blond. Et Gratteux... C'est celui avec les dreadlocks.
BÉATRICE- C'est quoi, des dreadlocks ?
SOLEIL- Les cheveux bizarres que le plus grand brun a.
BÉATRICE- Ah !

Béatrice s'arrêta un moment, le temps de placer les noms sur les visages et de mémoriser qui était qui.

BÉATRICE- Donc... Phoenix, Renard et Gratteux... C'est ça ?
SOLEIL- Oui.
BÉATRICE- Alors Gratteux pourrait rivaliser avec Kool-Aid ? Mais il a pas l'air d'un batailleur ! Il est vraiment fort ?
SOLEIL- Quand ça lui prend... Oui.
BÉATRICE- Ah bon... Hey ! C'est vrai, qu'ils sont méchants ? ...Ben non, ils doivent bien te traiter, quand même !
SOLEIL- Ils sont pas plus méchants que d'autres... Ils me traitent bien. Plus que ce que j'aurais cru. Son regard se perd un moment, comme si elle était profondément plongée dans ses pensées, avant de froncer les sourcils. ...Mais Kool-Aid, lui, il est assez rude.

Béatrice rit avec innocence à cette remarque, très amusée. Toute la joie et la pureté qui habitaient cette fille surprenaient assez Soleil. Elle reflétait aussi une certaine féminité, ce à quoi la Tatouée n'était plus très habituée.

BÉATRICE, heureuse- J'étais sûre qu'il était difficile !
JACINTHE, qui intervient- Mas il me semble que le hipster, là... Phoenix... Il serait plus de ton genre, non ?
BÉATRICE- Non ! C'est vrai qu'il est beau, mais il a pas l'attitude qu'il faut ! Elle se tourne à nouveau vers Soleil. Je suis dans le même cours de maths que Kool-Aid, et je le trouve vraiment de mon genre ! Il a de l'attitude, c'est cute !
SOLEIL, qui pense tout haut- Pour en avoir, ça, il en a...
BÉATRICE- C'est un badboy, ça m'attire... Mais je suis sûre que s'il était en amour, il deviendrait tout gentil !

Soleil grinça un peu des dents à cette idée. La pensée d'un Kool-Aid doux et attentionné lui semblait complètement ridicule... Béatrice semblait pourtant persuadée de ce qu'elle soutenait.

BÉATRICE- Hey, tu veux bien me présenter à Kool-Aid ? Je veux pas avoir l'air de t'utiliser là, mais... C'est tellement une bonne occasion de m'essayer avec lui !
SOLEIL, incertaine- Si tu veux...
JACINTHE- Tu vas te faire rejeter.
BÉATRICE- L'amour vaincs tout !
JACINTHE- Si tu le dis.
SOLEIL- Demain on va faire quelque chose de notre bord pendant que vous êtes au zoo, mais si vous voulez, vous viendrez souper avec nous...
BÉATRICE, excitée- Oui ! Oui je veux !

La conversation dériva lentement vers de nouveaux sujets, et les trois filles restèrent debout une partie de la nuit. Tout cela rappela à Soleil le temps révolu où elle était une fille normale, qui faisait des soirées pyjama une fois de temps en temps. Avant la mort de sa mère, elle avait plusieurs amis, de bons amis... Mais elle s'était refermée sur elle-même et les avait tous perdus.

Elle avait passé une très mauvaise année,  solitaire. Tellement qu'elle avait envisagé le pire. Mais depuis son entrée dans la bande, Soleil allait finalement mieux. Les Tatoués étaient tout ce qui lui restait.

***

Le lendemain matin, il faisait beau et le soleil tapait fort, au grand bonheur de Phoenix qui aurait été bien peiné de voir ses plans d'aller au lac tomber à l'eau. Les Tatoués avaient quitté leur chambre vêtus de leur maillots de bains sous leurs habits et transportant divers bagages desquels ils se serviraient au cours de la journée.

Ils marchaient depuis bientôt une demi-heure déjà, suivant Phoenix qui tentait sans grand succès de s'orienter avec sa carte. Le chef avait un chapeau de pêche sur la tête, ce qui faisait l'objet des railleries de Kool-Aid depuis quelques minutes.

RENARD- On est quand même chanceux qu'il fasse aussi chaud...
PHOENIX- Juin est à la porte, quand même...
RENARD- C'est vrai... Ça passe vite.
KOOL-AID, impatient- C'est quand qu'on arrive ?
PHOENIX- Je le sais pas.
KOOL-AID- Mais ça fait longtemps qu'on marche. Tu sais-tu où on va, au moins ?
PHOENIX- Ben oui... On n'est pas perdus, ça fait qu'endure-toi.

Kool-Aid croisa les bras derrière sa tête et, un rictus exagéré sur les lèvres, passa devant Phoenix à grands pas. Il se retourna pour le regarder, continuant d'avancer à reculons.

KOOL-AID- C'est où ?
PHOENIX, qui lui pointe, sur la carte- Là.
KOOL-AID- C'est laid.
PHOENIX- ...Quoi ?
KOOL-AID- Rien.

Il plissa des yeux puis dépassa le reste du groupe de quelques mètres, solitaire et silencieux. De toute manière, ils suivaient un chemin de campagne, en bordure d'un champ, qui allait en ligne droite. Kool-Aid ne risquait pas de se perdre en en faisant à sa tête.

Soleil fermait la marche, Gratteux la devançant légèrement. Il lui jetait régulièrement un regard, par-dessus son épaule, mais ne semblait ni vouloir ajuster son rythme au sien ni marcher côte à côte avec elle. Soleil commençait à s'habituer aux façons de faire de Gratteux et se contentait de regarder l'étui de sa guitare battre contre ses reins au rythme de ses pas.

RENARD, à lui-même- Le ciel est bleu...
PHOENIX- Ouais.
RENARD- Tu t'es jamais demandé pourquoi ?
PHOENIX- Veux-tu que je te le dise ?
RENARD, moqueur- Fais pas ton intéressant, Phoenix, tu le sais pas plus que moi.
PHOENIX- Non, je le sais. C'est à cause des...
RENARD, qui le coupe- Ta gueule. Je veux pas le savoir.
GRATTEUX- Pourquoi ? Moi, ça m'intéresse.
RENARD- Si je savais pourquoi il était bleu, ça serait moins cool. Y'a des affaires dans la vie qu'il vaut mieux pas savoir. T'es un artiste, tu devrais comprendre ça.
GRATTEUX- Artiste, c'est un grand mot...
RENARD- Genre ! Il rit. Ça va faire, la modestie.

Gratteux se tut, plutôt vexé. Il fourra les mains dans ses poches. Tout en continuant leur chemin, Phoenix se perdit dans ses pensées pour un moment.

PHOENIX- Tant qu'on parle de ça... Par définition, un artiste, c'est quoi ?
RENARD- Je le sais-tu ! Je suis pas prof de français. Il se tourne. Gratteux ?
GRATTEUX, sec- Quoi ?
RENARD- Instruis-nous.
GRATTEUX- Fous-moi la paix.
RENARD- Hey, t'as tellement mauvais caractère !
PHOENIX, qui les interrompt- Soleil ? Tu dirais que c'est quoi, toi, un artiste ?
RENARD- Ah oui ! C'est sa matière préférée, le français, elle !

Soleil augmenta discrètement la cadence et rejoignit la hauteur de Gratteux. Gênée, elle fixa le dos de Phoenix et prit le temps de réfléchir à sa réponse.

SOLEIL- Ben, par définition, c'est quelqu'un qui fait de l'art... Mais j'imagine que dans un contexte plus large, ça peut englober les marginaux, les rêveurs, les grands sensibles... Des choses comme ça.
PHOENIX, agréablement surpris- C'est bien dit.
SOLEIL- Merci...
RENARD- Avoue que tu te reconnais dans ce qu'elle vient de dire, Gratteux !

Gratteux grogna sans répondre.

PHOENIX, sévère- Lâche-le. Tu le sais ben que tu l'énerves, arrête.
RENARD- T'es pas drôle, chef...

Un silence s'installa. Des fois, Phoenix en avait marre de materner les gars et de constamment veiller à ce qu'ils ne se mettent pas à se taper dessus. Il avait lui-même le sang assez chaud, mais Kool-Aid et Renard avaient le tour de se mettre dans des situations incroyables. Son côté batailleur n'était rien comparé au leur. De son côté, Gratteux était plus calme mais il avait tendance à prendre les critiques trop à coeur. Soleil était la seule à ne causer aucun problème particulier, et le chef en était très content.

Pour détendre l'atmosphère, Phoenix décida d'exploiter un nouveau sujet de conversation.

PHOENIX, à Soleil- Fait que comme ça, ton cours préféré, c'est français ?
SOLEIL- Oui...
PHOENIX- Veux-tu que j'te dise de quoi ? Renard, lui, c'est un féru d'histoire.
RENARD- Hey ! Pourquoi tu lui parles de moi !
PHOENIX- Ben si toi tu sais sa matière préférée, elle a bien le droit de savoir la tienne. Donnant-donnant. Tu parles jamais de toi.
RENARD- Je lui aurais dit, j'ai juste pas eu l'occasion.
SOLEIL- Je m'en suis quand même doutée, quand on regardait le film hier. T'avais l'air de t'y connaître.
RENARD- C'est vrai... Mais je préfère la politique, quand même. Les dictatures, surtout.
SOLEIL- Pourquoi ?
RENARD- C'est intéressant. Ça t'intrigue pas de savoir comment un seul homme peut diriger tout un pays ?
SOLEIL- J'sais pas trop...
PHOENIX, il se tourne- Toi, Gratteux ? T'aimes quoi, à l'école ?
GRATTEUX- L'éthique...
PHOENIX- Hahaha ! Je me disais que c'était ton genre !
GRATTEUX- Mouais... Pis toi, t'aimes quoi ?
PHOENIX- Moi ? Mh... Si je devais choisir une chose, je dirais l'anglais... Ou le français ?
RENARD- Pourquoi ?
PHOENIX- Ben pourquoi pas !
RENARD- Je t'ai jamais entendu parler anglais.
PHOENIX- C'est rare d'avoir l'occasion de le faire, par chez nous...
RENARD- Pas faux...

Une dizaine de minutes, ils continuèrent de marcher en jasant de tout et de rien avant que Kool-Aid ne signale une étendue d'eau au loin.

***

Les Tatoués étaient au lac depuis une demi-heure environ. Kool-Aid, qui avait immédiatement sauté à l'eau en arrivant, s'y baignait encore, près de Renard qui n'avait de cesse de ramasser des cailloux au fond du lac. Phoenix était au bord de l'eau et se séchait en grelottant, sous le regard absent de Gratteux qui était resté à distance, enlevant son chandail sans pour autant aller se tremper. Soleil était assise près de lui, encore habillée.

RENARD, qui la hèle- Come on Soleil, viens ! T'as pas chaud ?
SOLEIL- Mais c'est gênant.
RENARD- Fais pas ta sainte-nitouche ! Ton maillot peut pas être pire que celui de Phoenix, là.
PHOENIX- T'as quelque chose contre les maillots fleuris ?
RENARD- Ben oui, t'as l'air d'un grand-père gay.
KOOL-AID- Avec ton chapeau de pêche, là, en plus... !
PHOENIX, blasé- Vous êtes tellement les meilleurs amis du monde...
RENARD, à Soleil- Yo ! C'est un une pièce ou un deux pièces ? Montre-nous !

À ce moment, Kool-Aid qui avait la bouche remplie d'eau la cracha avec force contre le dos de Renard.

KOOL-AID- Mononcle cochon.
RENARD, se tournant vers lui- Non mais, tu paries quoi, toi ?
KOOL-AID- ...Une pièce.
RENARD- Moi j'dis deux.
KOOL-AID- C'est ce que t'espères, ça !

Phoenix qui avait fini de se sécher s'avançait, enroulé dans sa serviette de plage, vers Soleil et Gratteux. Renard se tourna vers ce dernier et plaça se mains en porte-voix.

RENARD- Yo ! Sois un homme pis check en-dessous de son chandail, pour voir !

À cette idée, Soleil sursauta et se replia nerveusement sur elle-même. Mais ce n'était pas le genre de Gratteux il ne considéra même pas la possibilité de le faire. Ainsi se contenta-t-il de toiser Renard d'un regard noir, plein de jugement.

GRATTEUX- Lâchez-la donc.
PHOENIX, qui s'assoie à côté de lui-Ouain. Écoute pas ce qu'ils disent, Soleil.
RENARD- Oh, ça va, gang de pognés ! On était juste des gars avant, j'ai bien le droit de m'amuser !
PHOENIX- Tu peux continuer de t'amuser avec tes "pêches" aussi... Il se tait, le temps de passer la main sur ses snakebites. Elle était bonne, ta Jessica ?
RENARD, agréablement surpris- Hahaha ! Mets-en ! J'te raconterais ça mais... Il regarde Soleil.
SOLEIL- C'est correct, vous ferez ça entre vous.
RENARD- Ouain, c'est ça que j'me disais ! Hahaha !

Il faisait beau et chaud. Le lac était entouré d'une forêt primairement composée de conifères, et à sa berge, là où Gratteux, Soleil et Phoenix étaient assis, se trouvait une plage de roches. Le soleil était aveuglant, bien perché dans le ciel. Il arrosait abondamment le paysage de lumière et faisait briller l'eau claire. Le tout était agrémenté du chant joyeux des oiseaux. Vraiment, une belle journée.

Kool-Aid semblait s'amuser beaucoup à nager, au grand étonnement de Phoenix qui l'avait souvent entendu dire que l'hiver était la seule saison qu'il aimait, que toutes les autres étaient pourries. Il passait son temps à plonger et à revenir à la surface. Ça n'avait rien de particulièrement gracieux; en fait, ça ressemblait plutôt à un enfant jouant dans son bain. Ce que Kool-Aid n'avait probablement jamais eu la chance de faire.

Comme il était fatigué de se baigner, Renard s'approcha du bord de l'eau et se pencha pour ramasser une canette de bière qu'il y avait laissée, callée entre les roches du fond, en attendant qu'elle refroidisse. Il l'ouvrit et en prit une gorgée avant de rejoindre les autres sur la berge, son maillot encore dégouttant.

PHOENIX- C'est assez froid ?
RENARD- Mieux que rien !

Renard se laissa tomber par terre, assis en tailleur. Il grimaça en réalisant la dureté du sol, mais fit comme s'il n'avait pas eu mal. Phoenix se leva à son tour.

PHOENIX- Il t'en reste ?
RENARD- J'en avais mis cinq à l'eau. Vas t'en chercher une.
PHOENIX- Merci.
GRATTEUX- Ah, tu m'en prendras une aussi.
PHOENIX- Pas de trouble.

Il s'éloigna. Renard se retourna pour héler Kool-Aid, qui était toujours dans l'eau.

RENARD- Pas tanné de faire ta sirène ?
KOOL-AID- Non ! Toi, pas tanné d'être cave ?
RENARD- Laisse faire ça, tu veux pas jouer à vérité-conséquence ?
KOOL-AID- Maintenant ?
RENARD- Oui. On a commencé à boire, là. Vas t'en prendre une !
KOOL-AID- Ok. Attendez un peu, j'm'en-viens !

Kool-Aid plongea quelques fois encore avant d'atteindre la berge. Puis, il se secoua comme l'aurait fait un chien et attrapa une bière au vol, avant de rejoindre les autres sur la terre ferme. Renard avait son téléphone en main, et Kool-Aid lui assomma sa canette sur la tête en le voyant.

KOOL-AID- On joue pas avec ton phone. Moi, je joue de la vraie façon.
RENARD, qui se frotte la tête- Ouch, hahaha ! Comme tu veux.

Le blond rangea son téléphone et Kool-Aid s'assit près de lui, passant les doigts dans son toupet mouillé de sorte à le dégager de ses yeux.

KOOL-AID- Donc ! Au cas où vous avez jamais joué comme du monde... Celui qui pose choisit sa victime, vérité-conséquence, il lui demande ce qu'il veut et ensuite c'est le tour de la victime à poser.
SOLEIL- Combien de choix de conséquences ?
KOOL-AID- Un, c'est ben en masse ! Ça s'appelle conséquence, pas "choix" !
SOLEIL- Ok...
PHOENIX- Ok, mais pas de harcèlement sexuel en conséquence. Hein, Renard ?
RENARD- Ouain, si tu veux.
KOOL-AID- Bon. Je vais commencer pour vous montrer comment ça marche... Phoenix ! Vérité ou conséquence ?
PHOENIX- Vérité.
KOOL-AID- Tu penses-tu encore à ton ex ?
PHOENIX- Mh... Oui, de temps en temps. Mais j'suis passé par-dessus, là.
KOOL-AID- Y'était temps !
PHOENIX- Oh, tu sais pas c'que c'est, toi...

Soleil se demanda de quelle ex ils parlaient, mais n'eut pas le courage de poser de question. Apparemment, Phoenix avait eu des amours difficiles par le passé.

PHOENIX- Mon tour ! Gratteux, tu parles pas beaucoup. Vérité ou conséquence ?

Gratteux prit un air renfrogné et passa la main sur sa nuque avant de répondre, comme s'il appréhendait ce qui était à venir.

GRATTEUX- Vérité...

Phoenix parut surpris de son audace et s'arrêta un moment. Il avait l'intention de lui faire un sale coup, mais reconsidéra ses plans en souriant malicieusement.

PHOENIX- Je vais être fin... Ma question, c'est: t'as peur de ce que je pourrais te demander, hein ?
GRATTEUX- Oui. Alors demande-moi rien.
PHOENIX- Hahaha, parfait !
RENARD, intrigué- Y'a des choses dont je suis pas au courant, moi !
PHOENIX- On peut dire ça...
GRATTEUX- J'vas prendre conséquence pour le reste du jeu, je vous le dit...
RENARD- Ah ! Monsieur a des affaires à cacher !
GRATTEUX- Ta gueule... De toute façon, c'est mon tour. Il réfléchit à sa victime. Kool-Aid. Vérité, conséquence ?
KOOL-AID- Conséquence !
GRATTEUX, qui sourit effrontément- Tu vas porter le chapeau de pêche pour le reste de la game.
KOOL-AID- Oh non.
GRATTEUX- Oh oui...

Phoenix se leva et alla déposer son chapeau sur la tête de Kool-Aid, qui prit un air dégoûté. Le chef s'en amusa.

PHOENIX- Tiens, c'est ça que ça fait quand on se moque des autres !
KOOL-AID- Je dois avoir l'air con avec ça sur la tête...
RENARD- Haha ! T'as toujours l'air con anyway !
KOOL-AID- Ha. ha. ha. Très drôle. Bon, c'est mon tour. Renard, vérité ou conséquence ?
RENARD- Conséquence.
KOOL-AID- Hey, je sais pas quoi te faire faire. Tu prends toujours conséquence.
RENARD- Vérité, ça me plait pas.
KOOL-AID- On sait bien, que t'es un maudit cachottier... Il réfléchit. Ok. Imite la personne que tu détestes le plus, admettons.

À cette demande, le regard du blond s'obscurcit et il prit une gorgée de bière, balançant la tête vers arrière d'un grand geste. L'ambiance venait de changer. Renard devenait parfois sombre, sérieux, comme s'il laissait entrevoir le fond de son être. Il se laissa tomber à la renverse, couché sur le dos par terre. Il prit une voix autre que la sienne, plus aigüe, et imita en mimant de lents mouvements de bras. Sans hâte, sans émotion.

RENARD- "Léo ? Y'est tard. T'étais où ? Non, en fait... Fais ce que tu veux. Faut que j'arrête de me voiler la face, je m'en sacre de toi. Fais comme si j'étais pas là. Tu peux repartir. Arrange-toi comme ça t'plait..."

Les autres restèrent muets suite à sa performance. Ses amis ne savaient jamais vraiment quoi faire dans ces cas-là, et ils n'étaient pas préparés à ce que son imitation prenne cette tournure. Il se rassit, les toisa tous. Il voulait voir qui aurait le courage de briser le silence.

KOOL-AID- T'imitais qui... ?
RENARD, indifférent- Je faisais conséquence. J'ai aucune vérité à dire.

Cela dit, il prit encore quelques gorgées de bière avant d'expirer bruyamment. Il secoua sa canette, qui était maintenant quasiment vide, et le sourire lui revint.

RENARD- Soleil ! Vérité ou conséquence ?
SOLEIL- ...Avec toi, je suis mieux de prendre vérité.
RENARD, amusé- Ben non, prends conséquence.
SOLEIL- Non. Vérité.
RENARD- Ok... Il dodeline de la tête. C'est un une pièce ou un deux pièces que tu portes, finalement ?
SOLEIL- Deux.
RENARD- Ha ! J'avais raison, Kool-Aid !
KOOL-AID, tapant cyniquement des mains- Bravo champion.
RENARD- Merci !
SOLEIL- Kool-Aid... Vérité ou conséquence ?
KOOL-AID- Vérité.
SOLEIL- Ah ! Je voulais savoir... Pourquoi tu t'appelles Kool-Aid ?
RENARD- Bonne question, ça !
KOOL-AID- Pff... Pour plein de raisons. Il triture le bord du chapeau de pêche. C'est probablement la chose à laquelle j'ai le plus réfléchi de ma vie, mine de rien. Faut dire, je suis pas philosophe... En tout cas. Premièrement, "cool" parce que j'aime le froid. "Aid" parce que je me force quand même pour aider le monde... Même si ça parait pas. "Kool-Aid" parce qu'en enlevant les lettres du milieu, ça fait "kid" et que je suis pas très mature. Il se tait un moment, puis plante son regard dans celui de Soleil. Et oui, j'ai pensé à ça en regardant un sac de kool-aid.
SOLEIL- Je pensais pas que c'était aussi poussé.
KOOL-AID- Moi non plus. D'habitude je suis pas le genre de gars qui fait de la bullshit de même là, de l'introspectation ou j'sais pas quoi... Anyway ! C'est ça qui est ça, hein !

Kool-Aid enleva son chapeau le temps de replacer quelques mèches rebelles qui s'aventuraient dans son visage, puis but un peu de bière avant de se tourner vers Gratteux. Ce dernier sembla sortir d'une très grande réflexion qui l'avait plongé dans la lune.

KOOL-AID- Gratteux, vérité ou conséquence ?
GRATTEUX- Vérité.
KOOL-AID- T'avais pas dit que t'arrêtais de faire des vérités ?
GRATTEUX- Oui, mais toi, y'a pas de risque que tu me poses une question à laquelle je veux pasrépondre.
KOOL-AID- Ah ouais ?
GRATTEUX- Ouais.
KOOL-AID- Si c'est ça que tu penses... Tu vas voir, je vais t'en trouver une, une question gênante, moi ! Il regarde les autres quelques secondes, perdu dans ses pensées. ...C'est qui le gars que tu trouves le plus attirant, ici ?

Renard s'étouffa de rire. Gratteux regarda Kool-Aid d'un drôle d'air.

GRATTEUX- C'est quoi cette question de marde-là ?
KOOL-AID- On s'en fout, fais juste répondre.
GRATTEUX- Ben... Phoenix, j'imagine ?
PHOENIX, agréablement surpris- Ah oui ?
GRATTEUX- Ben, oui... T'es pas mal beau. Je crois.
PHOENIX- Hahaha, merci !
GRATTEUX- Tiens, Phoenix, justement... Vérité ou conséquence ?
PHOENIX- Vérité !
RENARD- Hey, vous faites pas beaucoup de conséquences aujourd'hui.
PHOENIX- Ça compense pour toi qui fais juste ça... Gratteux ?
GRATTEUX- Mh... Tu crois que, si les Jardiniers avaient pas existé, on serait quand même amis ?
PHOENIX- Ben on était déjà amis avant qu'ils arrivent dans le portrait, non ?
GRATTEUX- Ouais mais... Tu penses qu'on serait encore ensemble aujourd'hui ?
PHOENIX- Peut-être, peut-être pas...
RENARD- Moi, si les Jardiniers avaient pas existé, je serais pas resté avec vous. Ma façon de faire c'est de parler un peu avec tout le monde, mais de m'attacher à personne. Vous êtes la seule exception à ça.
KOOL-AID, faussement attendri- Oh, c'est mignon ta déclaration d'amour, Renard !
RENARD- Fuck you.
PHOENIX- Et puis, on n'aurait probablement jamais rencontré Soleil si les Jardiniers avaient pas existé.
SOLEIL- C'est vrai.
PHOENIX- Du coup... Nos vies seraient sûrement assez différentes de ce qu'elles sont maintenant.
KOOL-AID- Mieux, aussi.
PHOENIX- Pas forcément ! À être nés sous des mauvaises étoiles, autant s'entraider que d'enarracher chacun de notre bord... Non ?
KOOL-AID- Bof. On en arracherait moins sans les Jardiniers.
RENARD- Non, moi j'pense que Phoenix a raison. Un mal pour un bien.

Ils se turent tous un moment, plongés dans leurs réflexions, à ce qu'ils auraient fait si leur bande n'avait jamais existé. À leurs malheurs des dernières années, et à leurs joies aussi. Au support silencieux des autres qui ne les avaient jamais forcés à parler.

PHOENIX- Anyway... C'est mon tour, là ?
GRATTEUX- Oui.
PHOENIX- Renard, tu veux faire une conséquence ?
RENARD- Vas-y.
PHOENIX- Fais-nous un haïku.
KOOL-AID, fronçant les sourcils- C'est quoi ça ?
PHOENIX- Un poème en trois parties. Cinq syllabes pour la première, sept pour celle du milieu et cinq pour la dernière.
KOOL-AID- Ark ! C'est dombin d'la marde !
RENARD, qui se lève- Ok... Attends un peu.

Renard s'éloigna et alla prendre la dernière bière qu'il restait dans l'eau du lac. Il revint lentement, sans se presser. Il réfléchissait à son haïku et comptait les syllabes sur ses doigts tout en avançant. Quand il fut à sa hauteur, Soleil remarqua soudain une énorme cicatrice, plutôt profonde, qui décrivait un cercle sur le genou gauche de Renard. Cette vue attisa sa curiosité. Puis il revint s'asseoir parmi eux, faisant sauter la goupille de sa deuxième canette.

RENARD- "La bière est bonne. Les salopes sont aussi bonnes. Je m'appelle Renard." Voilà !
PHOENIX, cynique- T'es un poète charmant.
RENARD- Hahaha, merci ! ...Bon, c'est mon tour, je vais me faire plaisir... Soleil !
SOLEIL- Quoi, encore moi ?
RENARD- Oui ! Fais une conséquence là, come on !
SOLEIL- ...Si tu réponds à une question en échange, ok.
RENARD, l'air mécontent- J'aime pas les questions ! Il prend une gorgée. Enfin, demande toujours...
SOLEIL- La cicatrice sur ton genou, c'est quoi ?

Renard baissa la tête et regarda la cicatrice en question. Ses gestes se faisaient de moins en moins calculés; l'aclcool commençait probablement à faire effet sur lui.

RENARD- Ah, ça ? Je me suis fait mordre par un chien quand j'étais jeune. Ça pissait le sang. Les chiens m'aiment pas, moi, je sais pas pourquoi mais y'a pas moyen que j'leur passe devant sans qu'ils me jappent après.
KOOL-AID- C'est parce que t'es un salop. Ils sentent ces affaires-là.
RENARD- Tu penses ? Remarque, je m'en fous, de toute façon... Il regarde Soleil et sourit. Bon, je t'ai répondu, donc tu fais ma conséquence.
SOLEIL- Mouais...
RENARD- Donc ! Enlève ton linge pis montre-nous-le, ton deux pièces !

Soleil fit la moue mais s'exécuta, sous le regard satisfait de Renard. Elle portait un bikini bleu très simple, dont le bas prenait la forme d'un short court. Puis, elle plia ses vêtements qu'elle posa derrière elle.

SOLEIL- Tiens. Content ?
RENARD- Très. Tu fais du B, non ?

Gênée, Soleil se rassit en ramenant ses jambes contre sa poitrine et Gratteux, assis près d'elle, parut soudain tendu. Kool-Aid jeta un regard interrogateur à Renard.

KOOL-AID- C'est quoi, du B ?
PHOENIX, qui les interrompt-Hey, ça va faire. Je vous avais dit de pas faire de harcèlement sexuel !
RENARD- J'en fais pas...
PHOENIX- Renard !
RENARD, indifférent- Ok. Comme tu veux.

Ils attendirent un peu que Soleil continue le jeu, mais elle n'avait plus vraiment la tête à ça et Kool-Aid perdit patience avant qu'elle ne désigne une nouvelle victime.

KOOL-AID- Anyway, moi, j'ai faim ! On mange-tu ?
GRATTEUX- Ouais, bonne idée.

***

Les Tatoués avaient passé le reste de la journée au lac, avant de retourner au motel où Béatrice et Jacinthe les avaient rejoints pour le souper. Surprise qui, comme prévu, avait grandement déplu à Kool-Aid. Le repas c'était passé dans une ambiance tendue, le silence régnant pour la majorité de sa durée. De retour dans la chambre, Béatrice avait perdu son entrain et les filles s'étaient mises au lit assez tôt. Contrairement à elles, les garçons étaient restés debout pour écouter Kool-Aid leur raconter l'histoire de la Corriveau, au grand dam de Phoenix qui eut du mal à s'endormir.

Minuit avait sonné depuis un moment lorsque Soleil, qui n'arrivait pas à dormir, s'aventura hors de sa chambre. L'air était frais et quelques papillons de nuit battaient des ailes autour des rares lumières extérieures qui éclairaient le motel.  Ne sachant pas trop à quoi s'occuper, elle s'avança timidement dans le stationnement... Au pas de la porte d'une autre chambre, elle distingua une silhouette assise, et une faible odeur de tabac lui parvint. Intriguée, elle s'avança pour découvrir un de ses amis. Elle chuchota.

SOLEIL- Gratteux ?

La silhouette sursauta, se tourna vers elle. C'était bien Gratteux, une cigarette entre les lèvres. Il ne bougea pas de sa place mais l'invita d'un geste à s'approcher. Soleil obéit, et vint doucement s'asseoir près de lui. Hésitante quant à la manière dont briser le silence, elle posa une question niaise.

SOLEIL- Tu fumes... ?
GRATTEUX- Oui.
SOLEIL- Je pensais que tu avais dit aux autres que tu fumais pas.

Il laissa s'échapper un nuage de fumée avant de répondre.

GRATTEUX- Ça m'arrive, des fois. La nuit est belle aujourd'hui, et fumer, ça m'aide à me souvenir des bons moments... Après en avoir tiré une nouvelle bouffée, il lui tend sa cigarette. Tu veux essayer ?
SOLEIL, déstabilisée- Non... merci.
GRATTEUX- Tant mieux. C'est une mauvaise habitude...

Gratteux posa les yeux sur elle, essaya de deviner son visage dans la noirceur. Il espérait arriver à distinguer les émotions de Soleil, ce qu'il eut de la difficulté à faire.

GRATTEUX- Qu'est-ce que tu fais debout, toi ?
SOLEIL- J'arrive pas à dormir... Je pense à mon frère, je sais pas comment ça se passe chez nous et j'ai peur pour lui.
GRATTEUX- Émile ?
SOLEIL- ...Oui. Comment tu sais son nom ?
GRATTEUX- Tu me l'avais dit, la première fois que tu étais venue chez moi.
SOLEIL- Ah...
GRATTEUX- Souviens-toi de ce que je t'ai dit, dans le bois... Quand t'as des problèmes, tu peux m'en parler.

Soleil regarda le ciel, hésitante. Elle pensa un moment, continuant de respirer l'odeur de tabac que Gratteux émettait. D'une certaine façon, ça la calmait. Un moment s'écoula, et quand elle reprit la parole, Soleil avait la voix brisée.

SOLEIL- Mon père doit pas être content que je sois partie... Il m'avait pas donné la permission de le faire, mais je voulais venir avec vous, donc je l'ai pas écouté... J'ai peur qu'il se défoule sur Émile pendant que je suis pas là. Je lui ai dit qu'il devait aller chez des amis si le père devenait violent, et attendre que je revienne, mais... si...

Elle se tut. Gratteux s'allongea le bras et donna deux petites tapes amicales dans le dos de Soleil, pour la réconforter. Il la sentit tendue. Expirant longuement, il se leva sans bruit et s'éloigna vers la porte de la chambre des gars.

GRATTEUX- Reste ici. Je reviens.

Il pénétra à l'intérieur un moment, et, à pas de loup, alla s'emparer de sa guitare qui traînait près de l'entrée. Il referma la porte puis, balançant l'étui sur son dos, revint se poster devant Soleil.

GRATTEUX- Viens. On va se promener.

Sans mot, elle se mit à marcher derrière lui. C'était comme toutes les fois où ils avaient marché ensemble par le passé, ils ne parlaient pas, il était devant et elle regardait son dos. Cette nuit-là cependant, elle pouvait le voir souffler des nuages de fumée de temps à autres.

L'herbe sous leurs pieds était légèrement mouillée. On n'entendait que le concert des grillons, des criquets, des grenouilles et des autres animaux nocturnes tandis que Gratteux les guidait en bordure d'un champ qui avoisinait le motel. Après un certain temps, il s'arrêta et s'assit par terre. Soleil fit de même. Il ne prit pas la parole immédiatement, préférant savourer le silence.

GRATTEUX- Je connais ni ton père ni ton frère. Tout ce que je peux te dire, c'est que c'qui tue pas rend plus fort.
SOLEIL- Mouais...

Elle passa sa main dans le gazon, en arracha quelques brins qu'elle roula entre ses doigts par nervosité. Lui regardait le ciel noir, plein d'étoiles blanches. C'était complètement différent de ce qu'on pouvait voir en ville; très beau, aussi.

SOLEIL- Tu les as trouvées où, tes cigarettes ?
GRATTEUX- Mes deux parents fument. Pas très dur de leur en prendre une ou deux de temps en temps...
SOLEIL, sombrement- Sûrement... Mon père aussi. Mais lui, il collectionne les vices.
GRATTEUX- Mh. Ça te déplait, les fumeurs ?
SOLEIL- Je sais pas... Dans ton cas, non. Toi, tu le fais l'esprit sain, c'est calmant...

Gratteux sourit largement, puis prit une dernière bouffée avant d'écraser sa cigarette contre la semelle  usée de son espadrille. Puis, il attrapa sa guitare.

GRATTEUX- Tu veux que je te joue quelque chose ?
SOLEIL, souriant à son tour- Oui, si tu veux.

Il pratiqua quelques accords avant de se lancer dans une chanson aux paroles qu'il aimait bien.

-lien de la chanson-

J'ai déjà fait le plus grand des carambolages
Failli me noyer, jamais revenir à la nage
J'avais quatre ans et la madame debout m'a dit
Assis-toi ta maman est partie pour la vie

En fait, c'est c'que j'crois qu'la madame debout m'a dit
Parce que moi sur mes oreilles, moi, j'avais mis
Mes deux mains bien placées pour bien les boucher
Pour que ma bouche à moi arrive à bien chanter

Pa da di pa, pa da di pa...

Ça paraît pas comme ça mais à force de chanter
Le monde autour de moi commencent à me demander
Comment dans la vraie vie j'vas faire pour payer
L'endroit où j'vis qui me demande tout le temps un loyer

J'leur répond qu'y ont ben raison de s'inquiéter
Et qu'moi aussi j'commence vraiment à me demander
C'que j'vais ben pouvoir faire de mes deux pieds
Parce que mes mains sont déjà occupées à jouer

Pa da di pa, pa da di pa...

Faudrait pas croire qu'un jour dans ma vie
J'vas vous r'garder l'sourire aux lèvres les yeux ravis
En vous disant "Ouais, ouais j'ai réussi
tous les projets grands ou petits qu'j'ai entrepris"

Rien à foutre si c'est au péril de ma vie
Moi j'ai quatre ans y fait beau on est samedi
Pis vos problèmes gardez-les j'les comprends pas
Moi j'ai quatre ans pis j'veux chanter des la la la

Pa da di pa, pa da di pa...
Pa da di pa, pa da di pa...

Soleil tapa doucement des mains et regarda Gratteux.

SOLEIL- T'as toujours des belles tounes, toi.
GRATTEUX- Merci. "Carambolage," de David Giguère.
SOLEIL- T'en fais une deuxième ? Ça faisait un bout que je t'avais pas entendu jouer.

Pour une raison ou une autre, Gratteux hésita, réfléchit avant de répondre. Il frotta sa nuque puis replaça ses doigts sur les cordes.

GRATTEUX- Oui. Écoute-la bien.
SOLEIL- J'écoute toujours bien.
GRATTEUX- Celle-là particulièrement. "Carrousel," de Peter Peter.

Il chanta d'une voix douce et joua lentement, comme si cette chanson lui demandait un effort particulier. Il ne savait pas lui-même pourquoi il avait choisi celle-là, à ce moment-là, mais son instinct lui dictait que c'était la chose à faire. Ainsi la joua-t-il jusqu'au bout, les yeux fermés pour ne pas que la vue de Soleil à ses côtés lui fasse changer d'avis.

-lien de la chanson-

Montre-moi sur quel versant se couchent
Et se lèvent ta lune et ton soleil

Je veux voir quelle direction tu prends
Lorsqu'arrive la rue Saint-Laurent

Où s'échouent la plupart de tes rêves,
Où galopent tes meutes de chimères

J'apprendrai ta chanson préférée
Pour savoir comment te consoler

Tu tournes dans ma tête comme un carrousel
Qui ne s'arrête jamais, ne t’arrête jamais

Tu tournes dans ma tête comme un carrousel
Être malade me plaît

J'immolerai mon cœur aux quatre feux
Le hisserai au sommet du Mont-Royal

Pour que tu n'aies plus jamais d’ennuis
Pour que tu te guides la nuit

Je dessinerai un visage aux étoiles
Pour que tu ne te sentes jamais seule

Des milliards de nourrices bienveillantes
Chasseront tout ce qui te tourmente

Tu tournes dans ma tête comme un carrousel
Qui ne s'arrête jamais, ne t'arrête jamais

Tu tournes dans ma tête comme un carrousel
Être malade me plaît

Tu tournes dans ma tête comme un carrousel
Et t'as l'malheur de me plaire...

Il avait consciemment changé le dernier vers pour quelque chose qui avait pratiquement la même sonorité, mais une toute autre signification. Gratteux rouvrit les yeux et observa rapidement Soleil qui le fixait d'une expression étrange, avant de détourner le regard d'un coup.

GRATTEUX- Les paroles étaient pour toi.

Sur le coup, elle ne dit rien. Elle se contenta d'entourer des ses bras ses jambes qu'elle avait repliées contre son corps, et de poser son menton contre ses genoux. Ils restèrent en silence quelques minutes, leurs deux coeurs battant la chamade. Il fallut beaucoup de courage à Soleil pour commencer d'une voix timide:

SOLEIL- Gratteux, est-ce que tu... ?

Il l'interrompit avec la même nervosité.

GRATTEUX- Oui. Je t'aime.

Gratteux se tourna à nouveau vers elle et la regarda longuement cette fois, essayant à nouveau de détailler le visage de Soleil malgré l'obscurité. Il s'avança légèrement vers elle, comme avec l'intention de faire quelque chose, mais se ravisa aussitôt. Elle avait l'air vulnérable.

Elle ne pouvait pas le voir dans la noirceur, mais le visage de Gratteux étaient complètement rouge. C'était pareil pour elle. Les deux Tatoués étaient dans la même situation, mais ils ne pouvaient pas le savoir. Comme pour empêcher son esprit de vagabonder, Gratteux se mit à ranger sa guitare dans son étui.

GRATTEUX- Désolé. Tu es pas obligée de me donner une réponse... Mais dis-toi que je vais en attendre une...
SOLEIL, qui acquiesce- Mh-mh...

Ayant remis l'étui sur son dos, il fourra rapidement les mains dans ses poches et se mit à tripoter une autre cigarette qui se trouvait dans celle de droite. Soleil se leva sans grande assurance, et se tourna vers les faibles lumières du motel au loin.

SOLEIL- Bon, ben... Je vais retourner me coucher... Merci d'avoir parlé avec moi.
GRATTEUX- Bonne nuit...

Tandis qu'elle s'éloignait, il sortit la cigarette de sa poche, l'alluma et la porta à ses lèvres. Il resta longtemps assis là à fumer, seul, pour se calmer cette fois. Il n'était pas sûr d'avoir fait le bon choix. Mais à présent, il ne pouvait plus reculer.

***
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Les Tatoués [Nakameo] [T]

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